mardi 31 janvier 2017

Les Grammys « inattenduables » Publié dans Acadiana Profile février-mars 2017

Les Grammys « inattenduables »

Un ami a dessiné une carte une fois qu’il appelait, « Je ne suis pas sûr, mais je crois que toute musique vient de la Louisiane ». La page était remplie d’images d’artistes associés avec plusieurs endroits à travers l’état. Évidemment Louis Armstrong à la Nouvelle-Orléans et Elvis au Louisiana Hayride à Shreveport y figuraient, mais aussi des praticiens de blues, de gospel, de musique classique, de zarico et de musique cadienne dans de nombreuses villes. C’est comme si la terre du delta du Mississipi nourrissait plus que le coton et la canne à sucre. Un lien existe certainement entre ce travail agricole et la création musicale florissante. La carte témoignait d’une forte concentration de musiciens de grand talent à Lafayette et ses environs. La majorité des gens étaient des inconnus pour la plupart qui n’ont jamais imaginé qu’ils faisaient une contribution culturelle importante. Ils n’auraient jamais cru que la musique qu’ils jouaient pour s’amuser après une dure semaine de travail aurait mérité une reconnaissance spéciale, encore moins sa propre catégorie aux Grammys.

La 59e cérémonie de remises des statuettes en forme de gramophones aura lieu le 12 février 2017. À date, on ne connaît que celles et ceux qui sont en lice pour recevoir ce trophée tant convoité. Il est modelé sur l’invention de Thomas Edison, mais le premier appareil qui transcrivait le son était le « phonautographe » inventé en 1857 par le Français Édouard-Léon Scott de Martinville. Sa machine ne pouvait pas reproduire le son, seulement le tracer sur du papier. Mais, en 2008, une équipe d’ingénieurs a pu transformer des lignes tracées en 1860 en son pour révéler le plus vieil enregistrement de la voix humaine connue, la comptine classique, « Au clair de la lune ». Avec toutes ces connections culturelles et historiques, ce n’est pas étonnant que les musiciens louisianais dominent dans plusieurs catégories, notamment celle des Racines régionales qui compte cette année des disques surprenants pour ne pas en dire plus. Malgré la riche tradition musicale, ce n’était pas toujours évident qu’elle soit reconnue à part entière.

En 1996, le groupe Beausoleil avec Michael Doucet a gagné le Grammy dans la catégorie Folk traditionnel, une sorte de fourre-tout où l’on trouvait des artistes célèbres comme Bob Dylan et Pete Seeger. Pour rendre la compétition plus juste, Terrance et Cynthia Simien ont mené une bataille tenace qui a abouti à la création de la catégorie Zarico et Musique cadienne. Elle n’a duré que quatre ans, mais c’était assez pour que Beausoleil gagne une deuxième fois, ainsi que Simien, Chubby Carrier et le regretté Buckwheat Zydeco. Depuis l’établissement en 2012 de la catégorie Racines régionales, le cadien, le zarico et d’autres genres typiquement louisianais, mais aussi d’autres comme les musiques hawaïenne et amérindienne se regroupent. On domine largement avec les cinq gagnants jusqu’à date étant louisianais d’origine ou d’adoption : Rebirth Brass Band, Courtbouillon, Terrance Simien, Jo-El Sonnier et Jon Cleary. Une belle palette des couleurs vives qui montrent une large gamme de talent.


Trois des cinq nominés cette année sont louisianais, mais à les regarder de près, on observe un condensé de plusieurs influences musicales et de quelque chose d’ « inattenduable » selon le comité de sélection. Curieusement, il n’y a pas d’artiste qu’on peut strictement classifier comme cadien ou zarico. « I Wanna Sing Right : Rediscovering Lomax in Evangeline Country » une compilation de plusieurs artistes, « Gulfstream » de Roddy Romero et les Hub City All-Stars, et probablement le plus atypique de tous, « Broken Promised Land » de Barry Jean Ancelet et Sam Broussard se présentent contre des nominés amérindiens et hawaïens. Sing Right est basé sur des chansons traditionnelles premièrement enregistrées par Alan Lomax et re-envisagées par des musiciens modernes sous l’égide de Joshua Caffery et de Joël Savoy. Gulfstream est plutôt dans le genre Americana avec une bonne dose de soirée louisianaise du samedi soir. Le dernier est sui generis, d’où la qualification d’ « inattenduable ». Un peu de blues, une pincée de poésie, beaucoup de ballades traditionnelles. Vraiment du jamais entendu. Enfin, on ne devrait pas s’étonner. Si la diversité de la culture de la Louisiane nous a appris une chose, c’est qu’il faut s’attendre à l’inattendu. 

jeudi 1 décembre 2016

Namasté, vous autres, Publié dans Acadiana Profile, déc. 2016 - jan. 2017.

Namasté, vous autres

Notre culture est tissée de fils venus de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, nord et sud. Depuis la fin de la guerre du Viêt-Nam avec l’arrivée des réfugiés dont certains parlaient français et d’autres cultivaient le riz et pêchaient la chevrette, l’influence asiatique se fait sentir de plus en plus fort, notamment dans la poursuite du restaurant servant le meilleur phở. Pourtant, la première colonie asiatique en Amérique était probablement établie en 1763 au bord du Lac Borgne par des rescapés philippins d’un galion de Manille commandé par l’Espagne. Le village, détruit par un ouragan en 1915, s’appelait Saint-Malo et a peut-être fourni quelques combattants qui ont pris les armes contre les Britanniques aux côtés de Jean Lafitte cent ans avant. Plus tard, une autre communauté s’est créée dans la baie de Baratarie où les habitants « dansaient les chevrettes », c’est-à-dire qu’ils marchaient sur ces crustacées séchées au soleil afin d’enlever la carapace. Enfant, lorsque je demandais d’où venaient les petits sachets de « chevrettes sèques » qui se trouvaient à côté des caisses au magasin, on m’avait toujours parlé du village sur pilotis de « Little Manila ». De nos jours, la cuisine indienne est de plus en plus populaire et même le Festival International de Louisiane a honoré la musique et la culture de l’Inde pendant sa dernière Fête du Festival. Bollywood et le curry ne sont pas les seuls produits culturels indiens pour lesquels l’Acadiana cultive une appréciation grandissante. Aussi surprenante que cela puisse paraître, le yoga, après un progrès lent et régulier, a pris de la vitesse dernièrement et ne semble pas ralentir.

Une des pionniers dans la région est Sally Hébert. Elle a grandi aux Opélousas mais vit à Abbéville. Dans les années 70, elle et son mari Calvin ont lu un livre sur le yoga, attisant leur intérêt. À l’époque, il n’y avait pas de classes de yoga aux alentours. Ils ont glané ce qu’ils ont pu d’autres livres qu’ils ont pu trouver sur le sujet. Ils devaient voyager loin, jusqu’aux côtes est et ouest pour approfondir leurs connaissances. Petit à petit, ils ont participé aux ateliers dans des villes de plus en plus proches : Atlanta, Austin, la Nouvelle-Orléans et le Bâton-Rouge. Au début, les gens ne savaient pas trop quoi penser ; est-ce que c’est une religion ou tout simplement bizarre ? Depuis une dizaine d’année, elle voit une plus grande acceptation de cette discipline venue d’Asie comme le constate aussi James Hébert, pas de lien de parenté, qui le pratique depuis la fin des années 90.

Son intérêt a commencé lors qu’un ami et collègue, un instructeur de yoga certifié de surcroît, a partagé ses connaissances sur les philosophies orientales. Quelques temps après, il se trouve sur le tapis en train d’essayer d’assouplir son corps dans les positions traditionnelles en prêtant attention à sa respiration. Seulement quelques classes individuelles existaient, les clubs de sports et les centres de rééducation ne l’ayant pas encore offert régulièrement. Les premiers instructeurs étaient des physiothérapeutes ou des masseurs qui utilisaient le yoga comme supplément de traitement. Selon lui, le point tournant est arrivé quand le gymnase de Red Lerille a commencé à offrir des classes de yoga autour de l’an 2000.


Comment le yoga avec sa discipline physique et son emphase sur le bien-manger, voire le diète végétarienne ou même végane, peut-il s’accorder avec notre joie de vivre et sa devise « Laissez les bons temps rouler » ? Sally pense que la connexion est évidente : afin d’apprécier à fond la vie, il faut se sentir bien dans sa peau. James reconnaît que la pratique assidue de yoga présente un défi chez nous, mais remarque sa popularité croissante. La ténacité nécessaire à le poursuivre pendant des années, un héritage de nos ancêtres enhardis par maintes épreuves, peut-elle expliquer le succès du yoga, attesté par le pullulement récent des cours de certification ? Enfin, un plus grand intérêt dans les options alternatives pour se soigner ne rappelle-t-il pas la curiosité renouvelée pour les remèdes que nos grand-mères concoctaient à partir des plantes du jardin et de la forêt ? Quelle que soit l’origine, l’Acadiana adopte toujours la meilleure partie des autres cultures.

samedi 1 octobre 2016

La confrérie de la chaudière noire -- Publié dans Acadiana Profile oct-nov 2016

La confrérie de la chaudière noire

Dans la cuisine de tout sud-louisianais qui se respecte, on peut s’attendre à trouver un certain nombre d’ustensiles parmi sa panoplie : une cuillère en bois exclusivement pour faire le roux, un cuiseur de riz grand format et l’omniprésent rôtissoire Magnalite© ; tous les outils indispensables à la confection d’un rôti de canard, d’une sauce piquante ou d’un jambalaya. Celui qui élicite sans doute la plus grande nostalgie auprès de ceux qui comme moi ont grandi dans une de ces cuisines est aussi lourd symboliquement que physiquement. On a tous probablement des souvenirs d’enfances de poisson, de poulet ou de pâte à pain après frire dans une poêle en fonte et des arômes associées. Si la métaphore de notre culture est le gombo, la chaudière noire en fonte est le vaisseau par lequel il est engendré.

L’entretien correct de la chaudière noire sollicite des opinions aussi diverses que passionnées. On dit qu’il ne faut jamais utiliser du savon pour la nettoyer, seulement de l’eau chaude. D’autres conseillent de la frotter avec du sable. J’ai interrogé un ami qui a l’habitude de cuisiner des quantités industrielles de gratons ou de jambalaya dans sa pesante chaudière noire sur sa façon de la garder propre. En guise de réponse, il m’a montré une bouteille de liquide-vaisselle qu’il allait verser dans la chaudière une fois la cuisson terminée pour la nettoyer. J’ai souvent goûté son manger et je ne trouve aucun goût résiduel, mais je comprends que les puristes vont continuer à bannir toute forme de savon. La vraie astuce, dit-il, c’est de frotter le fer avec de l’huile de cuisine après l’avoir propté et de le chauffer bien avant de recommencer pour brûler les impuretés. C’est une façon de respecter la chaudière noire comme il se doit, sans la laisser rouiller.

Si on aime quelque chose assez en Acadiana, on va lui donner son propre festival. Selon la tradition en automne, on célèbre une grande variété de nourriture plus ou moins au moment de la récolte. Les villages sont étroitement identifiés avec ces festivals. Celui du riz à Crowley, du gombo à Chackbay ou de la canne à sucre à la Nouvelle-Ibérie témoignent autant de notre volonté de se récompenser d’un travail bien fait que de s’amuser avec la même ferveur. Cela dit, et corrigez-moi si je me trompe, mais je ne connais pas de festival dédié à un ustensile de cuisine à part le Festival de la Chaudière noire à Lafayette fin octobre. En peu d’années – on compte la onzième édition cette année – ce festival s’est démarqué des autres à plusieurs égards grâce à la vision de ses fondateurs et la joyeuse bande d’amis musiciens, danseurs et cuisiniers qui les entourent. Dire que le Festival de la Chaudière noire n’est pas comme les autres ne commence même pas à décrire son originalité.


La genèse du festival était un mélange d’influences se fusionnant autour des membres du groupe légendaire Red Stick Ramblers avec le musicien folk Jay Ungar comme catalyseur. Quand les Ramblers lui ont dit combien ils appréciaient son camp culturel, Ashokan où se produisent quantité d’artistes louisianais, le violoniste célèbre leur a lancé le défi de commencer leur propre festival. Comme par combustion spontanée l’idée de l’appeler la Chaudière noire est venue et le plat a commencé à mijoter. Depuis, une rencontre des musiques traditionnelles américaines, allant du bluegrass au gospel, et les musiques louisianaises avec la danse et la cuisine à la sauce des jeunes louisianais, a créé un festival sans pareil. On a des concours de cuisine qui comportent de la musique et on a des festivals de musique avec la cuisine à côté. L’originalité de la Chaudière noire, c’est de créer un espace où on peut combiner la musique, la danse et la cuisine mais aussi où on peut camper ou apprendre à jouer avec des maîtres dans leur art. Plusieurs participants restent près de leur tente à faire leur propre musique autour d’un feu, mangeant à la bonne franquette. Le Festival de la Chaudière noire a su trouver une niche originale dans un calendrier rempli de festivals. Avec toute cette jeunesse créatrice à s’affairer autour, la chaudière noire ne risque pas de se laisser rouiller de sitôt.

lundi 1 août 2016

Le cipre, un bois incorruptible, publié dans Acadiana Profile, le 1er août 2016.

Le cipre, un bois incorruptible

Le bassin de l’Atchafalaya est la plus grande zone humide des États-Unis, couvrant quelques 1.4 millions d’acres, ou 5 700 km2. Il fait 20 miles de large et 150 miles de long. Il est connu pour le commerce d’alligators et d’écrevisses, ses voies navigables et sa beauté naturelle. Le composant principal de ce paysage magique, le taxodium distichum, ce que l’explorateur français du 18e siècle Le Page du Pratz appelait, et ce qu’on appelle encore en français louisianais, le cipre, impressionne non seulement par son apparence, mais aussi par la qualité de son bois. Quinze ans après son retour en France, il a publié son Histoire de la Louisiane, où on peut lire le suivant :

« Le Cipre est après le Cédre le bois le plus précieux ; quelques-uns le disent incorruptible. … Son bois est d’une belle couleur tirant sur le rouge, il est tendre, leger, doux, uni. … Il ne se fend pas de lui-même mais seulement & sans peine sous l’outil de l’ouvrier. … C’est un bois qui se prête à tout ce que l’on demande de lui. »

Le Page du Pratz notait son utilisation dans la fabrication des pirogues, un des moyens de transport le plus important dans cet environnement. Il nous donne un des rares témoignages écrits qui racontent comment le bois était soigneusement brûlé et puis creusé pour former ces bateaux. Sans eux, il est difficile de voir comment on aurait pu se déplacer efficacement dans les marécages. Depuis, nos ancêtres ont appris ou découvert d’autres usages pour ce bois sans pareille.

Les colons incorporaient le cipre partout dans la construction. Les bardeaux en cipre formaient un sceau étanche contre les pluies fréquentes. On a compris qu’un bon moyen d’éviter les inondations, de laisser passer les courants d’air dessous et de les isoler des insectes comme les termites était de poser les bâtisses sur des blocs de cipre. Après cinquante ans, le cipre produit une sève qui le rend imperméable à l’eau et aux insectes. C’est pour cela, comme leurs cousins les séquoias sur la côte ouest, que les cipres peuvent vivre des centaines d’années, voire un millier ou plus, et atteindre des hauteurs qui donnent le tournis.

Puisque le cipre pousse dans l’eau, il a développé un système de racine unique. On peut croire que les « boscoyos » qui dépassent de l’eau autour de l’arbre sont de jeunes pousses. Ils font partie au fait des racines et sortent de l’eau pour respirer l’oxygène. Il vaut mieux ne pas les couper. Son habitat trempé est idéal pour une autre plante emblématique de l’Atchafalaya : la mousse espagnole. Beaucoup de familles vivaient de la récolte de la mousse et du cipre. Henry Ford était un gros acheteur de mousse pour rembourrer les sièges de ses voitures. Il exigeait qu’elle soit expédiée dans des cageots de cipre. Toujours l’homme d’affaires averti, il se procurait ainsi du beau bois pour les marchepieds et les tableaux de bords gratuitement.

Les bûcherons se comptaient par milliers, tellement il y avait d’arbres à transformer en planches. Ils tombaient des arbres tellement gros qu’une dizaine d’hommes ou plus ne pouvaient pas faire le tour de la base. Ils travaillaient tellement vite que des centaines d’arbres ont coulé au fond de l’eau, sans moyens de les repêcher jusqu’à présent. Les charpentiers prisent les troncs récupérés pour leur caractère exceptionnel. De longs séjours au fond de l’Atchafalaya n’ont pas nui à cette réputation d’imputrescibilité. Au contraire, ces arbres vivent une deuxième vie dans les maisons les plus élégantes. Les vieilles granges dilapidées sont aussi une bonne source de bois de cipre. Pour atteindre la qualité nécessaire pour que ce bois donne toute sa splendeur, il faut lui donner le temps. Il va sans dire que si on veut avoir un arbre millénaire, il faut attendre mille ans. Il paraît qu’il en reste quelques-uns de ses vieux géants au fond de l’Atchafalaya, mais il vaut mieux les laisser là où ils sont et recycler ceux qui ont déjà servi.

Désigné comme arbre officiel de l’état, le cipre représente des qualités à émuler. Si seulement on pouvait exiger à ce que tous nos politiciens soient comme lui, incorruptibles.


mercredi 1 juin 2016

Un ragoût d’hippopotame -- Publié dans Acadiana Profile juin-juillet 2016

Un ragoût d’hippopotame

Parmi les centaines d’histoires que le folkloriste Barry Ancelet a collectionnées, les plus célèbres sont sans doute les contes de Pascal. Racontés au Fred’s Lounge, ces contes relatent les aventures rocambolesques de Pascal et ses amis qui se déplaçaient en bicyclette sur les fils téléphoniques ou en emballeuse de foin pour se rendre sur la lune. Les clients là ont l’habitude d’entendre des contes forts. Mais je crois que si un beau samedi matin à Mamou je commençais à raconter l’histoire suivante, le monde là-bas me prendrait pour le plus gros des menteurs du pays. Et pourtant chaque mot de l’histoire de comment on a essayé de nous faire manger de l’hippopotame il y a plus de cent ans est vrai.

Les États-Unis du début du XXe siècle se transformaient à une grande vitesse. La croissance de la population mettait une forte pression sur la nourriture que les fermiers pouvaient fournir. Pour la viande, la situation était catastrophique. Il y avait plus de bouches à nourrir, mais le nombre de vaches avait baissé de façon dramatique. Le roman d’Upton Sinclair, La Jungle, avait obligé le gouvernement à mandater l’amélioration des abattoirs insalubres, réduisant encore les réserves de viande. La peur de ne pas pouvoir nourrir tout le monde était réel. Mais un plan imaginé par un trio improbable, composé d’un mercenaire qui a inspiré la création des Scouts, d’un chasseur boer qui a espionné pour les Nazis et d’un représentant cadien qui a commencé sa carrière politique en s’opposant à la loterie, de faire venir des hippopotames dans les marécages louisianais proposait d’éliminer cette peur.

Frederick Burnham se débrouillait seul depuis l’âge de douze ans en Californie. Deux ans plus tard, vers 1875, il a rencontré un des derniers éclaireurs du Far-West qui lui a enseigné les compétences nécessaires pour survivre dans le désert. Petit à petit, le jeune Burnham a appris un nombre impensable de techniques de survie qui lui serviront plus tard dans l’exploration d’Afrique australe pendant la Guerre des Boers. C’était à cette époque qu’il fait la connaissance de Lord Baden-Powell. Ce noble anglais était tellement impressionné par les prouesses de Burnham qu’il a décidé de former une organisation pour enseigner ses méthodes à la jeunesse : les Scouts. Fritz Duquesne était un Boer, donc l’ennemi de Burnham qui se battait aux côtés des Anglais. Ils étaient considérés comme les meilleurs éléments de chaque côté, leur mission mutuelle, ce qui heureusement pour la suite de l’histoire ils n’ont pas accompli, était de tuer l’autre. L’ingrédient essential dans cette combinaison était Robert Broussard – homme politique, fils de planteur de la Nouvelle-Ibérie et descendant des déportés du Grand Dérangement – qui avait un problème local à résoudre n’ayant rien à voir avec le manque de protéine sur les tables américaines. C’était plutôt la surabondance qu’une plante aquatique lui causant des ennuis.

Originaire de l’Amérique du sud, la jacinthe d’eau est arrivée à la Nouvelle-Orléans en 1884 à l’occasion de l’Exposition mondiale célébrant le centenaire de la première exportation de coton vers l’Angleterre. Le contingent japonais la distribuait aux passants qui admiraient sa fleur. La jacinthe se propageait à une telle allure que les bayous et rivières étaient bientôt étranglés, empêchant le passage des bateaux commerciaux. Le projet de loi dit de l’Hippopotame américain de 1910, H.R. 23261, proposait d’allouer 250 000$ pour faire d’une pierre deux coups : les hippopotames mangeraient la jacinthe et les gens mangeraient les hippopotames. Ce projet a manqué de passer à la législature par très peu de voix. Après cet échec, l’enthousiasme initial n’est jamais revenu et on a oublié cette idée farfelue quand on a trouvé d’autres moyens d’augmenter la production de viande. Nous avons toujours des jacinthes d’eau qui encombrent nos cours d’eau, mais pas d’hippopotames. Quand on considère que les hippopotames tuent des centaines de gens chaque année en Afrique, je pense qu’on préfère voir les pétales pastel dans nos bayous, même si elles épuisent l’oxygène.

Il est presque impossible d’imaginer aujourd’hui qu’un de nos plats nationaux aurait pu être un ragoût d’hippopotame, mais c’est exactement ce qu’ils imaginaient pour nous. J’ai quand même l’impression que si cela avait marché, on aurait une émission de télé, Les Chasseurs d’hippopotame du bayou.


vendredi 1 avril 2016

Napoléon et le Code civil - publié dans Acadiana Profile avril-mai 2016

Napoléon et le Code civil

Considérée comme une des pièces du théâtre américain au XXe siècle des plus importantes, et certainement une des plus célèbres, « Un tramway nommé Désir » de Tennessee Williams met en scène la lente dégradation d’un couple néo-orléanais Stanley Kowalski et sa femme Stella, née DuBois. Au début de ce drame, Stanley lui demande si elle n’a jamais entendu parler du code Napoléon. Devant sa réponse négative, il commence à l’éclairer sur un des principes fondamentaux de ce système, la communauté des biens dans le mariage. « En Louisiane, on a le code Napoléon selon lequel ce qui appartient à la femme appartient au mari et vice-versa. » En effet, la Louisiane fonctionne sur un régime juridique différent de celui du reste des États-Unis. Grâce à « Tramway », en plus de la langue française, du Mardi Gras et de la cuisine succulente, l’Amérique sait qu’une autre particularité de la Louisiane est notre système légal, et ce, selon la tradition, à cause de Napoléon Bonaparte.

Seulement, ce n’est pas tout à fait vrai. Ce qu’on appelle le code civil a ses origines dans la codification du droit romain sous l’Empereur Justinien I au VIe siècle. Parmi ses accomplissements, Justinien a réunifié l’empire romain depuis sa capitale de l’époque, Constantinople. Comme lui, Napoléon a réussi à créer son empire sous l’égide d’un système uniforme de lois qui éliminait les différences régionales pouvant nuire au bon fonctionnement du commerce et de la vie politique sur l’ensemble du territoire conquis. D’accord, la Grande Armée a un peu contribué à l’unification des peuples divers, de la même manière que Justinien a profité des victoires militaires de son général Bélisaire pour rassembler son empire. Néanmoins, l’idée que la loi primaire soit une expression législative écrite, et non pas le résultat d’une longue série de jugements et de précédents, nous démarque du monde anglo-saxon, c'est-à-dire du reste des États-Unis, du Canada sauf le Québec, du Royaume-Uni et du Commonwealth où le common law règne suprême. La majorité des autres pays du monde sont sous une forme de droit civil.

Malgré son sobriquet, notre code civil doit plus à la Coutume de Paris et Las Siete Partidas espagnoles qu’au code Napoléon proprement dit qui fut promulgué le 21 mars 1804, un an après la vente de la Louisiane. Le premier code louisianais est le Digeste de la Loi Civile, proclamé le 31 mars 1808 et rédigé par Brown, Livingston et Moreau-Lislet. Ce digeste s’inspire des travaux qui ont conduit au code Napoléon, mais ce n’est pas exactement le même. Le premier code civil après notre entrée dans l’union américaine, rédigé en anglais et en français, fut publié le 12 avril 1824, dix ans et un jour après la mort du Petit Caporal.

La beauté de la langue du code dans sa clarté et sa précision est attestée par un maître du style, Stendhal. Dans une lettre à Balzac, lui-même pas mal comme écrivain français, il disait que tous les jours pendant l’écriture de La Chartreuse de Parme il lisait deux ou trois pages du code afin d’imiter son style. Aujourd’hui encore, on doit se référer à la version française originale en cas de dispute sur le sens d’un article qui en était traduit. Le français n’est pas un vice de forme, c’est-à-dire qu’un testament ou un contrat rédigé en français en Louisiane ne peut pas se faire invalider sur le seul fait d’être écrit en français. Si les lois louisianaises doivent être promulguées en anglais, elles peuvent l’être aussi en français, comme les contrats et les testaments. Le français est la langue de travail du CODOFIL. C’est grâce à ces traditions et ces lois qu’on peut dire que le français jouit d’un statut légal et officiel qu’il n’a pas ailleurs aux États-Unis.


L’ombre de Napoléon continuent à peser lourd sur notre présent, de la Maison Napoléon dans le Vieux Carré construite dans l’espoir de l’accueillir un jour jusqu’au premier bateau de pêche motorisé, le Petit Caporal, qu’on peut toujours voir au village de mon enfance, Canal Yankee. Et chaque année pour l’insolite concours de « Stella! » lors du Festival Tennessee Williams, on peut remercier Stanley pour son cours sur le code Napoléon, avec une licence poétique.

lundi 1 février 2016

L’écrevisse: mythe et réalité: Publié dans Acadiana Profile - fév./mars 2016

L’écrevisse: mythe et réalité

Dans leur cosmogonie, Les Chitimacha reconnaissent un Créateur, Thoumé Kéné Kimté Cacounche, ou le Grand Esprit. Au commencement, il a placé la terre sous les eaux, les poissons étant les premiers animaux. Afin de faire sortir la terre de l’eau, il a ordonné à l’écrevisse d’aller au fond de la mer et d’en ramener à la surface. Avec cette terre émergée, il a formé les humains et les a installés à Natchez, leur première demeure. Cette histoire a certains parallèles avec la Genèse, mais il est important de noter que chez les tribus locales, l’écrevisse, ce délice qui occupe une bonne partie de l’année culinaire en Louisiane, joue un rôle déterminant dans la création du monde et des humains. L’importance de l’écrevisse pour les peuples originaux en Louisiane ne peut être surestimée. Les tribus des Houma, dont c’est le totem, et des Chakchiuma, assimilés par d’autres groupes, se sont créées en se séparant d’une autre tribu plus ancienne. Elles dérivaient ces noms de leur langue traditionnelle, une variation du parler des Chactas qui fait partie de la famille des langues muskogéennes occidentales. Chakchiuma veut dire « écrevisse rouge » tout simplement. Houma est le mot pour rouge, comme nous le voyons dans Istrouma, bâton rouge, ou Oklahoma, peuple rouge.

Du côté des nouveaux arrivés européens, nous aimons raconter un autre mythe à propos de l’écrevisse qui est aussi fondateur que celui d’Évangéline, avec laquelle elle a une relation étroite. Tout un chacun connaît l’histoire des homards en Vieille Acadie qui aimaient tant les Acadiens qu’ils les ont suivis pendant le Grand Dérangement, suivant la côte atlantique, contournant la Floride et traversant le Golfe pour arriver avec eux dans les bayous de Louisiane. Le voyage était tellement long et pénible que les homards ont perdu du poids, à tel point qu’ils se sont rendus à la taille d’une écrevisse. Un beau conte certes, mais comme le fait que les écrevisses étaient là bien avant les Européens le prouve, c’est aussi faux que la fable épique de Longfellow.

En réalité, l’écrevisse représente de nos jours une industrie majeure dans l’état qui doit faire face à une concurrence terrible de la part d’autres fournisseurs, notamment la Chine. La Louisiane représente plus de 90% de la production domestique actuelle et assure des milliers d’emplois. Bien que les gens les aient toujours mangées, ce n’était pas avant la fin du 19e siècle que l’on a commencé à les commercialiser. En 1880, l’année de la première récolte enregistrée, les Louisianais ont ramassé 22 400 livres d’écrevisses avec une valeur de $2 140. Vingt-huit ans plus tard, la quantité s’est levée à 88 000 livres qui représentaient $3 600. Pensez-y la prochaine fois que vous payez l’addition d’un plateau de cinq livres dans votre restaurant préféré. Pour être juste, il faut dire qu’avant il n’y avait pas d’élevage dans les clos de riz ou les simples étangs comme actuellement. Il suffisait de placer les nasses dans la nature avec un peu d’appât et de les ramasser. Le coût d’opération s’est augmenté depuis. Aujourd’hui, plus de 1 200 éleveurs produisent dans les 65 000 tonnes d’écrevisses chaque année avec une valeur supérieure à 200 millions de piastres.

Dans son livre « Louisiana Crawfish », Sam Irwin raconte comment l’écrevisse était considérée comme la nourriture du pauvre pendant longtemps en Louisiane. J’ai souvent entendu les aînés dire qu’on ne les mangeait qu’en dernier recours lorsqu’il n’y avait rien d’autre, ce qui arrivait assez souvent pendant la Grande Dépression malgré notre paysage généreux. Je connais des gens qui n’en mangent pas, mais c’est plutôt qu’ils préfèrent ne pas manger un animal qui vit dans la boue. En français louisianais, on les appelle « délicats ». Néanmoins, à partir de 1959 les attitudes ont commencé à évoluer avec la fondation du célèbre festival de l’écrevisse au Pont-Breaux. Plusieurs femmes ont été couronnées la Reine des écrevisses; dans sa capitale mondiale, l’écrevisse est la vraie reine.


Elle a fait du chemin depuis la création du monde. Lorsque vous vous trouvez devant une pile fumante d’écrevisses garnie de patates bouillies et du maïs en épi, rappelez-vous ce que cette humble crustacée a contribué au bonheur de l’humanité depuis la nuit des temps.