vendredi 1 juin 2018

Dr William Arceneaux, l’Héritier légitime, publié dans Acadiana Profile, juin-juillet 2018


Dr William Arceneaux, l’Héritier légitime

Sur la photo du fondateur du CODOFIL, on lit la dédicace suivante : « Le 11 avril 1984: À mon cher et estimé ami Wm « Bill » Arceneaux, le vrai chef de file dans l’éducation de l’état et qui a aussi la responsabilité de sauver la langue française pour la Louisiane et les États-Unis. James Domengeaux, CODOFIL » Avec une telle marque de confiance, on discerne sa désignation comme l’héritier légitime. Il a toutefois fallu attendre presque 27 ans pour qu’il devienne son quatrième président. Entretemps, il a bâti une carrière impressionnante dans le monde de l’éducation avant d’enfin se tourner pleinement vers la sauvegarde du français en Louisiane.

Originaire du village de Scott, Arceneaux est devenu historien avec des diplômes de USL et de LSU. De cette dernière université, il a obtenu en 1969 un doctorat dans le domaine de l’histoire et de la politique de l’Amérique latine. Trois ans après, il fut nommé directeur exécutif du Conseil de coordination de l’éducation supérieure. Dans trois ans encore, il fut nommé Commissaire de l’éducation supérieure auprès de la Commission des régents de la Louisiane, un poste qu’il a tenu jusqu’en 1987. Puis, pendant vingt ans, il a servi comme président de l’Association louisianaise des universités indépendantes. C’est la seule personne à avoir représenté à la fois les intérêts des universités publiques et privées en Louisiane et aux États-Unis.

Pendant ces années, il a travaillé avec de nombreuses organisations professionnelles directement ou indirectement impliquées dans la promotion de la langue française dans l’éducation. Si ce n’était pas assez, il a aussi veillé aux intérêts des étudiants empruntant de l’argent en servant sur la commission Sallie Mae. Le Président Clinton l’en a même nommé président de 1993 à 1997. Quand le Gouverneur Jindal a choisi Arceneaux comme président du CODOFIL en janvier 2011, il avait déjà dressé, tout comme Domengeaux avant lui, un palmarès professionnel admirable. Il lui restait néanmoins encore beaucoup de projets à réaliser.

Comme nos partenaires internationaux l’ont fait comprendre dès son arrivée au poste, l’heure était venue pour que la Louisiane commence à se sevrer des enseignants étrangers que ces gouvernements nous avaient si généreusement fourni depuis le début. Ses talents d’historien et de chef de file en éducation étaient en pleine évidence quand il a créé « L’Escadrille Louisiane », un programme pour former en plus grand nombre des profs louisianais de français. Nommé en souvenir de « L’Escadrille Lafayette », un groupe de 200 pilotes américains qui se sont portés volontaires en France pendant la Grande guerre, la France accueille chaque année, grâce à cet échange, des Louisianais qui enseignent l’anglais et, en même temps, qui travaillent vers une certification louisianaise en français. On compte déjà des anciens boursiers dans nos classes d’immersion française.

Depuis l’arrivée d’Arceneaux, les programmes d’immersion sont de nouveau en pleine expansion avec l’addition récente des paroisses de la Pointe-Coupée et d’Évangéline. Il a fallu du temps, mais la prophétie de Domengeaux semble se réaliser, mettant le CODOFIL sur le bon chemin pour ses prochains cinquante ans.

vendredi 30 mars 2018

Warren Perrin, à la poursuite de la justice. Publié dans Acadiana Profile avril-mai 2018


Warren Perrin, à la poursuite de la justice

Il est vrai que la vérité sort de la bouche des enfants. En apprenant l’histoire du Grand Dérangement, le jeune fils d’un avocat cadien demande à son père tout innocemment si ses ancêtres acadiens n’étaient pas des criminels puisque la loi anglaise l’avait décrété ainsi en les expulsant de l’Acadie, rebaptisée Nouvelle-Écosse. Cette remarque a déclenché la transformation de Warren Perrin en militant culturel et éventuellement en troisième président du CODOFIL de 1994 à 2010, en passant par celui qui a défié la couronne anglaise. Auparavant, il était juriste à succès avec un grand cabinet à Lafayette et un petit bureau dans son village natal d’Erath dans la paroisse de Vermillon. Cette simple question posée en 1988 l’a poussé, après de longues négociations avec les représentants de la Reine Elizabeth II, à obtenir en 2003 des excuses officielles pour la déportation des Acadiens.

Le mandat de Perrin était marqué par l’expansion des programmes d’immersion et la bataille contre des stéréotypes négatifs des Francophones louisianais. Selon lui, son objectif principal était de réunir et d’attirer l’attention sur les Francophones louisianais au niveau de l’état et à l’international. Un de ces premiers actes était de rassembler le temps d’un weekend plusieurs individus importants dans les mouvements culturels francophones. Se référant à une organisation acadienne d’autrefois, la Patente, il s’est mis à l’écoute des gens pour savoir dans quelle direction il devrait pousser le CODOFIL. Il a notamment mené, et mène toujours, un combat contre l’utilisation d’un terme, encore largement répandu dont l’origine même est controversée, désignant le derrière d’un chaoui comme symbole de tout un peuple.

Il a servi quatre gouverneurs et était à l’origine de la création de la section francophone du barreau louisianais. Il a représenté la Louisiane à cinq Sommets de la Francophonie. Pour son premier, à Hanoï en 1997, il a voyagé dans l’avion du Président français Jacques Chirac qui, dans sa jeunesse, avait conduit un taxi à la Nouvelle-Orléans. Selon Perrin, le Congrès Mondial Acadien 1999 était un moment clé dans le développement d’une idée d’appartenance à une francophonie mondiale basée sur les liens de parenté et d’amitié. Plusieurs associations familiales formées à l’occasion existent encore, comme la Famille Beausoleil Broussard qui est à l’origine du Projet Nouvelle-Acadie. En tissant ces liens, Perrin a réduit l’isolation culturelle et linguistique des Louisianais francophones et a ouvert de nouveaux horizons vers l’avenir.

Développer le tourisme culturel, apprendre le français aux enfants et restaurer la fierté dans notre culture francophone; voilà les grands objectifs qu’il a visés et qu’il a atteints. Il est toujours actif dans la culture avec le Projet Nouvelle-Acadie qui cherche l’endroit exacte où est enterré quelqu’un d’autre qui a défié la couronne, Beausoleil Broussard, dont il est descendant. Auteur de bientôt neufs livres sur l’histoire acadienne en Louisiane, Perrin s’est construit une autre œuvre autour de la fierté d’être cadien et francophone qu’il veut transmettre à une nouvelle génération. Tout ça, pour prouver à son fils, et à nous tous, qu’on n’est pas des criminels aux yeux de la loi.

jeudi 1 février 2018

Dr John Bertrand, l’homme qu’il fallait. Publié dans Acadiana Profile février-mars 2018

Dr John Bertrand, l’homme qu’il fallait

Après la mort de Jimmie Domengeaux en 1988, l’avenir du CODOFIL ne semblait pas assuré. Son fondateur lui-même avait exprimé quelques doutes sur la survie de cette organisation qu’il avait portée sur ses épaules depuis sa création en 1968. L’élan initial s’était essoufflé, l’état sortait péniblement d’une récession économique dévastatrice et l’éducation était en pleine évolution. Pour que cette agence unique puisse se pérenniser et se forger une identité séparée de celle de son fondateur, il fallait désigner un successeur capable de combiner l’expertise d’un éducateur chevronné, le savoir-faire d’un administrateur respecté et la vision d’un homme d’état. S’il avait fallu construire ce remplaçant hypothétique à partir de ces éléments, on aurait quand même fini par trouver le Dr John Avery Bertrand.

Né au Texas, sa mère repart bientôt vivre en Louisiane où la jeune veuve inculque à sa famille le sens du travail. Bertrand s’est vite distingué sur le plan scolaire, finissant son diplôme de l’école secondaire avec honneurs à l’âge de seize ans. Quelques temps après, il s’est enrôlé dans la Garde côtière pendant la Deuxième guerre mondiale. En 1946, retrouvant la vie civile, il s’est marié avec sa bien-aimée, Ella Mae Simar. Profitant de la législation sur les anciens combattants, il s’est inscrit à l’Institut du sud-ouest de Louisiane (aujourd’hui UL-Lafayette) d’où il a encore gradué avec honneurs. Ensuite, il a reçu une maîtrise de LSU et enfin un doctorat de l’Université du Texas à Austin en 1966. Tout en poursuivant ces diplômes, il se faisait la réputation d’un enseignant juste et innovateur, contribuant à sa montée dans le monde de l’éducation.

Après vingt ans de carrière, il s’est fait nommer Surintendant de la paroisse d’Acadie. Pendant son mandat de dix-neuf ans, il a fait construire de nouvelles écoles, a rénové les autres et a adopté les approches éducatives les plus progressistes. Il a même réalisé un exploit inouï pour l’époque : sous sa tutelle, la paroisse d’Acadie a réussi l’intégration raciale sans incident. Il a même inscrit sa propre fille dans une école intégrée, faisant preuve de son engagement. À sa retraite en 1984, son impact était immense et se fait sentir encore aujourd’hui.


L’année précédente, il avait été élu au conseil d’éducation pour la Louisiane, le BESE, où il a servi pendant seize ans. Il a réformé les qualifications des enseignants et les exigences de graduation des élèves, parmi beaucoup d’autres améliorations. De cette position, il a pu mener une politique en faveur du français qui a grandement contribué à son expansion dans les écoles, notamment la création des programmes d’immersion dont le plus vieux à Prien Lake Elementary existe encore. Son mandat de président du CODOFIL, qui a duré jusqu’en décembre 1993, était l’extension naturelle d’une vie dédiée au respect et au progrès de l’autrui. Il a fallu un homme de la trempe du Dr Bertrand, décédé en 2013, pour mener le bateau du CODOFIL dans les eaux incertaines de l’après-Domengeaux, un homme qui savait manœuvrer entre les mondes de l’éducation et de la politique.

mercredi 20 décembre 2017

Ancrages No. 15. Chemins de vers: Poésie

http://ancrages.ca/edition/no-15-chemins-de-vers-poesie/david-cheramie-passe-devant-suis-bien-peau-temps-perdu/

Il passe devant


Il passe devant des magasins qui autrefois
Portaient d’autres noms
Vendaient d’autres marchandises
Qui ont connu des époques
Glorieuses et épiques
Prospères et héroïques

Il passe devant des terrains vagues où autrefois
Se dressaient des maisons pleines
D’enfants et de rires
De repas chauds et de scènes de ménage
D’infidélité et de rédemption
Que le vent chuchote entre les mottes

Il passe devant des cimetières qui à présent
Abritent des pierres tombales illisibles
Les noms effacés par la pluie et le temps
Des gens qu’on oublie
Jusque dans leur peau
Jusque dans leurs os

Il passe devant les panneaux qui autrefois
Promettaient monts et merveilles et
Qui manquent à présent des lettres comme
On manque des dents
Les empêchant de mâcher leurs mots
Sur l’échappée infernale qui corrompt tout

Je suis bien dans ta peau

Je suis bien dans ta peau
Me délestant de cette encombrante distance
Qui nous sépare
Pour habiter un seul temps
Un seul espace

Je suis bien dans ta peau
Et toi dans la mienne
Unissant nos incomplétudes
Comblant nos failles
Se réjouissant de jouir

Je suis bien dans ta peau
Qui n’est plus la tienne
Ni la mienne
Qui devient
La nôtre

Le temps perdu

Je ne sais pas pourquoi on ne passe pas plus de temps ensemble
Je regrette le temps qu’on ne s’est pas vu, touché, embrassé
Le temps ne dure pas assez
N’a pas assez de dureté
Trop de fluidité
Il s’en va s’engouffrer dans un trou noir
Quelque part dans un coin peu fréquenté dans l’univers
Personne n’ose s’aventurer dans cette coulisse des pas perdus
Des secondes perdues
Des instants perdus
Le temps est comme les pièces de monnaie
Qu’on trouve sous les coussins du sofa
Le temps est comme les morceaux de biscuits
Qu’on trouve sous le réfrigérateur
Le temps est comme les chaussettes orphelines
Qu’on trouve derrière le séchoir
Ou je ne sais où les diablotins les emportent

Le temps qu’on n’a pas passé ensemble
Est perdu quelque part au fond de l’univers
Où une autre espèce vivante
Sur une autre planète
Peut le trouver le temps d’un baiser
Ou ce qui passe comme tel chez eux



vendredi 1 décembre 2017

Le Grand Jimmie. Publié dans le numéro décembre-janvier 2017-18 d'Acadiana Profile

Le Grand Jimmie

Comme beaucoup de bonnes histoires, celle-ci commence dans un salon de barbier. Un jour dans les années soixante, Elmo Ancelet et Ferdinand Broussard, dit Lolo, donnaient des coups de ciseaux dans leur échoppe rue Jefferson à Lafayette. Un des clients réguliers s’appelait James Domengeaux, dit « Jimmie ». Né en janvier 1907, Domengeaux, à ce moment-là, avait déjà vécu une vie pleine d’accomplissements : homme politique ayant servi l’état au Bâton-Rouge et à Washington, fondateur d’un cabinet d’avocat à succès, pilier de la communauté et même propriétaire d’étangs d’écrevisses et ancien boxeur. Au lieu de songer à une retraite bien méritée, ce jour-là dans la chaise de barbier, il rêvait de nouvelles batailles. Pendant que Lolo lui coupait les cheveux, Domengeaux annonce à qui veut l’entendre qu’il est en train de réfléchir à laquelle des deux directions qu’il veut prendre ensuite : créer un club de boxe ou sauver le français en Louisiane. La seule raison pourquoi je suis capable d’écrire cet article en français, et peut-être même pourquoi vous êtes capable de le lire, c’est parce que Jimmie a fait le bon choix.

L’année 2018 marque le 50e anniversaire de la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane par une acte de la législature louisianaise, la même assemblée qui, à ses débuts, légiférait exclusivement en français. D’abord par décret du surintendant d’éducation et ensuite enchâssé dans la constitution de 1921, le français devient officiellement persona non grata après une longue et illustre carrière parmi les entrepreneurs, les écrivains, les avocats, les éducateurs et les simples habitants louisianais. Dans un effort d’américanisation forcée, des milliers d’enfants ont été punis et humiliés pour avoir parlé la seule langue qu’ils connaissaient. Les traces de cette honte étaient si fortes et si profondes que le stigma était transmis à la génération suivante qui ne voulait rien à faire avec ses affaires de vieux. Depuis longtemps, depuis la Vente de la Louisiane au fait, on écrivait la nécrologie du français en Louisiane. Mais dans les années 1960, s’il n’était pas encore mort, tout le monde pensait qu’il n’en avait pas pour longtemps, même parmi les Francophones. C’est-à-dire tout le monde, sauf Domengeaux.

S’il a choisi le français au lieu de la boxe, il n’a pas pour autant abandonné la bagarre. Face aux difficultés qu’il éprouvait à démarrer les programmes, il va voir le Président Pompidou à Paris pour lui lancer un défi. Pour la mise en scène, il faut savoir que Pompidou, à la carrure imposante, faisait six pieds de haut, mais, malgré son sobriquet, le Grand Jimmie était beaucoup plus petit. Sans peur, il s’approche du représentant de la République française, les bouts de chaussures se touchant presque, lève la tête pour le regarder droit dans les yeux, enfonce son index dans la poitrine solide de son interlocuteur et le tutoie : « Monsieur le Président, si tu nous aides pas, le français, il est foutu en Louisiane. » L’année suivante, un avion charter plein de coopérants français ont débarqué en Louisiane pour devenir les premiers profs « CODOFIL » et pour amorcer le retour en force du français dans les écoles louisianaises après tant d’années d’une absence quasi-totale.  

Aussi sont venus depuis les cinquante dernières années des Québécois, des Belges, des Suisses, des Acadiens, des Africains francophones de plusieurs pays et de partout ailleurs pour nous réapprendre le français dans toutes ses variétés. Les programmes d’échanges ont aussi envoyé des centaines de jeunes louisianais faire des stages linguistiques dans ces pays francophones, ouvrant des horizons, créant des amitiés à vie et, fait non-négligeable, formant des dizaines de couples entre des Louisianais et des Francophones divers. Issus de ces unions sont des enfants que j’appelle avec beaucoup d’affection, car j’en ai eu trois, des bébés « CODOFIL ».


Domengeaux est mort en 1988 mais son legs continue. Le salon de barbier n’est plus là, ayant brûlé il y a longtemps. À la place se trouve un jardin de bières, un endroit idéal pour partager l’amitié autour d’un verre et d’une conversation en français comme font beaucoup de jeunes aujourd’hui. Grâce à cette décision capitale, la publication de la nécrologie du français en Louisiane doit attendre encore. 

lundi 2 octobre 2017

Les ailes au-dessus de l’Acadiana, publié dans Acadiana Profile, oct-nov 2017

En passant par l’aéroport international de la Nouvelle-Orléans, nommé pour son résident le plus connu, Louis Armstrong, nos visiteurs arrivant en Acadiana sont en droit d’être confus par son code AITA, ces trois lettres qui désignent les aéroports, MSY en l’occurrence. Si les amateurs de trivia louisianais savent que ces initiales représentent Moisant Stock Yards, les parcs à bétails de Moisant, l’identité de ce monsieur reste inconnue pour la plupart. On peut croire qu’il était le propriétaire d’un vaste terrain servant autrefois à entreposer les vaches, mais John Moisant était au fait un des pionniers de l’aviation. Au début du XXe siècle, il a popularisé la montée des « barnstormers », ces acrobates aériens qui captivaient l’imagination du public avec leurs exploits. Il était le premier aviateur à survoler, avec un passager, une ville, Paris, et la Manche et ce en 1910, à peine six ans après le vol des frères Wright. Un peu plus tard cette même année, il s’est tué dans un accident d’avion dans un champ pas loin de l’actuel aéroport qui honore sa mémoire sur les étiquettes de bagage. Il a mis la barre haute pour ceux qui allaient le suivre dans la folle histoire de l’aviation chez nous.

Si on veut approfondir ses connaissances du développement de l’aviation en Acadiana, un arrêt à Patterson dans une bâtisse au nom cocasse, le musée Wedell-Williams de l’aviation et des scieries de cipre, est de rigueur. Il semblerait que la Louisiane ait le chic pour joindre deux choses à première vue étrangères l’une à l’autre, mais ce mélange s’explique facilement. Jimmy Wedell était un jeune homme pressé, amoureux de vitesse. D’abord mécanicien automobile, il a vite appris à construire et à piloter ses propres avions. Il a voulu être pilote pendant la Première Guerre Mondiale, mais on l’a refusé à cause de la perte d’un œil dans un accident de moto. Néanmoins, il a pu acquérir l’expérience nécessaire pour que l’Armée le prenne comme instructeur. Le fait d’être borgne n’était pas une entrave à sa carrière. En 1933, il détenait le record de vitesse en avion avec un vol à plus de 300 miles à l’heure. Il a attiré l’attention du millionnaire Harry P. Williams, dont la famille avait fait fortune dans le pétrole, le sucre et, vous l’avez peut-être deviné, la récolte de cipre. Avec l’expertise de Wedell et l’argent de Williams, ils ont formé le Wedell-Williams Air Service qui connaissait un grand succès. Malheureusement, la tragédie a encore frappé quand ils ont été tués dans des accidents séparés, en 1934 et 1936, mettant fin à cette entreprise.

Récemment les électeurs de Lafayette ont approuvé une taxe temporaire pour financer la construction d’un nouveau terminal à l’aéroport Lafayette Regional, confirmant l’importance ils accordent à l’aviation. Avant la Deuxième Guerre Mondiale, son site actuel était un champ ouvert qui permettait les décollages et atterrissages dans n’importe quelle direction. Pendant la guerre, il servait à former les pilotes du Corps aérien de l’Armée en utilisant des PT19 Fairchild. Un de ces jeunes formateurs était un certain Roger Larrivée. Il n’était pas originaire d’Acadiana, mais il s’est marié avec une Mouton après avoir vu sa photo dans la vitrine d’un studio de photographie. Le couple a vécu un peu partout à cause de sa carrière de pilote. Il a même été le pilote de deux présidents américains, Kennedy et Nixon, sur Air Force One. Une fois la guerre terminée, l’aéroport est retourné à la vie civile et sa transformation vers le présent a commencé.


Lorsqu’on parle de l’aviation à Lafayette, le nom de Paul Fournet est inévitable. Comme Moisant, Wedell et Williams, il a eu un accident d’avion, mais il l’y a survécu. Néanmoins, il n’a plus jamais marché. Comme Wedell et son seul œil, cet obstacle ne l’a pas empêché de fonder sa propre compagnie, dont le logo était un pilote assis dans un fauteuil roulant ailé. Fournet Air Services assurait les opérations de l’aéroport desservant surtout l’industrie pétrolière dans le golfe. À son apogée, il employait 132 personnes. En 2014, une plaque était posée à l’entrée de l’aéroport, désignant l’endroit « Aérodrome Paul-Fournet ». Comme les autres aviateurs qui l’ont précédé, il a surmonté les épreuves pour aller plus haut et plus loin.

mardi 1 août 2017

La Chevrette toute-puissante, publié dans Acadiana Profile, août-septembre 2017

La Chevrette toute-puissante

Quand on s’appelle Cheramie, il est difficile de nier ses origines du Bayou Lafourche et encore plus difficile de se promener sans couteau de poche. Je m’explique. Les hommes Cheramie ont la réputation d’avoir toujours une arme blanche sur eux. On peut croire que c’est dû à une fâcheuse habitude d’être paré pour une bataille farouche à tout moment, ce qui n’est pas forcément faux, mais je le tiens de source sûre que cela vient d’un héritage familial tout à fait honorable et même noble. Mon grand-père, comme plusieurs membres de sa famille, était un pêcheur de chevrettes. Il avait un bateau qui s’appelait, pour une raison qu’on n’a jamais pu m’expliquer, Little Italy. Les Cheramie se sont étendus vers Delcambre et Caméron comme d’autres parce qu’on avait besoin de trouver d’autres zones de pêches, tellement il y avait de compétition pour ce petit délice. À beaucoup d’égard, le développement de la vie économique du sud de la Louisiane dépendait de l’habilité avec laquelle les capitaines des bateaux de pêche sillonnaient les eaux chaudes du Golfe du Mexique à sa recherche. Plus tard, ces talents ont pu se transférer vers les chantiers navals, comme Higgins Shipyard, où mon grand-père a piloté les bateaux Higgins sur le Lac Pontchartrain en les testant pour le Débarquement en Normandie. Ou encore d’autres qui sont allés construire et desservir les plateformes pétrolières dans la Mer du Nord, affrontant les houles qui peuvent atteindre des hauteurs montagneuses. D’autres légendes locales racontent que pendant la Prohibition, les pêcheurs de chevrettes étaient particulièrement efficaces à transporter de l’alcool sans se faire prendre, mais ça c’est une histoire pour un autre jour.

Tandis qu’on peut s’étonner qu’il existe un festival dédié à la fois aux chevrettes et à l’industrie pétrolière, comme à Morgan City, en Louisiane on comprend l’équilibre délicat qui existe entre les deux. Même s’il est parfois perturbé, on ne peut pas nier l’importance capitale que ces deux activités jouent dans l’économie et même la culture. Néanmoins, considérons la chevrette un instant. Son nom est synonyme de petitesse, mais elle est toute-puissante. Elle comprend plusieurs espèces, mais seulement deux sont pêchées dans l’eau salée du golfe: la chevrette brune et la chevrette blanche. Chacune est associée avec une des deux saisons de pêche : la saison de mai et la saison d’août, respectivement. Normalement, l’une chasse l’autre. C’est-à-dire qu’une fois les petites chevrettes blanches apparaissent dans les filets avec les brunes, on ferme la première saison et on attend que les blanches atteignent une taille suffisante pour ouvrir la deuxième. Il ne faut pas avoir un œil d’expert afin de les distinguer, même si elles sont semblables. La chevrette blanche est facilement reconnaissable à la couleur verte au bout de sa queue. Aussi les blanches sont un peu plus grandes et leur goût mieux apprécié par certains.

La chevrette commence et finit sa vie, si elle peut compléter le cycle, dans le golfe. Les adultes pondent leurs œufs là, les brunes toute l’année, les blanches seulement sous la stimulation de la bonne température. Les courants et les marées poussent les larves vers les estuaires où elles continuent leur croissance vers l’âge adulte. À chaque étape de sa maturation, la chevrette et à la fois proie et prédatrice, tenant une place essentielle dans la chaîne alimentaire. Elle contribue à la bonne santé des estuaires en mangeant le détritus et la matière organique en décomposition dans les eaux saumâtres. Une fois la maturité atteinte, la chevrette retourne aux eaux ouvertes du golfe où les pêcheurs et leurs filets les attendent. Par la suite, les acheteurs, les revendeurs et éventuellement les consommateurs, que ce soit les individus ou les restaurateurs, acheminent ce don de la nature vers les cuisiniers qui préparent les gombos, les po-boys, les étouffées et les autres merveilles culinaires.


Alors, pourquoi les Cheramie, ces grands pêcheurs de cette petite crustacée, avaient toujours un couteau dans la poche? Tout simplement pour découper les filets avant de se noyer si jamais ils tombaient par-dessus bord. Plus précisément mangeur que pêcheur de chevrettes, mais un peu batailleur quand même, j’utilise un couteau qui sert plutôt à défendre mon assiette contre les gens qui pensent que je voudrais partager cette grande richesse.