jeudi 1 juin 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux. Publié dans Acadiana Profile, juin-juillet 2017

Jean-Jacques Audubon, le Créole aux oiseaux

Grandissant dans la pointe sud-est du triangle d’Acadiane, la gravité culturelle de la Nouvelle-Orléans exerçait une grande attraction sur mon esprit. Pour les enfants, une visite au Zoo Audubon représentait une aventure sans parallèle. On se bousculait pour atteindre le point culminant de la ville, du moins le croyait-on, la Colline des Singes; on s’émerveillait à voir les éléphants cracher de l’eau de leurs longues trompes; on se faisait photographier, l’air ravi, sur le dos d’un ours empaillé. Devant tous ces prodiges, on n’a guère eu de pensée pour le monsieur qui a transformé notre façon de voir la nature et particulièrement les oiseaux. Ce n’était que des années après que le nom John James Audubon, prononcé d’une telle façon que ses origines françaises étaient occultées, a commencé à avoir un sens pour moi et encore plus longtemps avant que je ne comprenne qu’au fait il s’appelait Jean-Jacques.

Né en 1785 aux Cayes à Saint-Domingue de l’époque, Haïti aujourd’hui, le Créole Jean-Jacques Audubon était le fils illégitime d’une Française, Jeanne Rabine, et d’un capitaine breton, Jean. Son père le ramène en France à Nantes où il est élevé par sa belle-mère, Anne Audubon. Très jeune, il montre un intérêt vif pour l’histoire naturelle, une passion qu’il a pu poursuivre dans la campagne bretonne aux alentours. En 1803, son père lui obtient un faux passeport pour qu’il puisse partir à l’étranger, s’échappant ainsi à la circonscription napoléonienne. Ayant contracté la fièvre jaune pendant le voyage, il se fait ramener à la santé par des Quakers en Pennsylvanie. C’est sur une ferme près de Philadelphie qu’il fait ses premières observations sur la vie des oiseaux. En nouant un fils sur la patte d’un moucherolle, considérer comme la première opération de baguage d’oiseaux en Amérique du nord, il remarque qu’il revient au même endroit chaque année. C’est là qu’il fait ses premiers dessins d’oiseaux aussi.

Malgré le fait d’avoir été un homme d’affaire réussi, il a néanmoins fait faillite un jour. Cela l’a décidé à poursuivre sa passion pour la nature et la peinture et en 1810, il descend le Mississipi. Sa technique pour saisir les images sur la toile donne un nouveau sens au terme nature morte. Utilisant des petits plombs, il tirait les oiseaux afin de ne pas les abîmer complètement. Ensuite, il mettait des fils en métal pour les maintenir dans les positions imitant leur façon de vivre dans un milieu naturel. Sa méthode produisait des peintures spectaculaires, mais elle incitait ses critiques à décrier sa poursuite d’espèces rares qui pouvait les pousser vers l’extinction. N’ayant pas d’autres sources de revenue, il continue à vivoter de commande en commande, ne trouvant pas d’éditeur en Amérique qui veut publier ses œuvres. En 1826, il arrive en Angleterre où il trouve des acheteurs prêts à payer le prix fort pour ses belles images exotiques d’une Amérique sauvage.

L’année suivante, Les Oiseaux d’Amérique paraissent à Londres et à Édimbourg et c’est un succès immédiat. Pendant onze ans, on sort une série de portrait d’oiseaux, dont une demi-douzaine sont aujourd’hui disparus, assurant la renommée d’Audubon. Il sillonne la Grande-Bretagne à la recherche de souscriptions, donnant des démonstrations sur sa façon d’exposer les oiseaux. Lors d’une de ces rencontres, un dénommé Charles Darwin était dans le public, encourageant sa carrière dans l’histoire naturelle. LSU au Bâton-Rouge possède une copie des quatre volumes qu’elle montre à la Journée Audubon de temps en temps, un peu comme une sainte relique.


Sa fortune est telle qu’un jour il a pu se procurer une propriété dans l’état de New-York sur le Hudson, aujourd’hui le Parc Audubon. Il est enterré sur l’île de Manhattan, loin de la Nouvelle-Orléans, loin des Caraïbes, loin de la Bretagne et loin de Londres. Ses oiseaux ont fait le tour du monde. Ayant fui les guerres de l’Empire français, Jean-Jacques, devenu John James, s’est fait un nom dans le monde anglophone qu’il n’aurait certainement jamais eu en France, même s’il avait survécu la guerre. Étienne de Boré, probablement, aurait toujours fait don de sa propriété qui allait devenir un parc et un zoo, mais je suis sûr que je n’aurais pas eu le même plaisir à observer les oiseaux sous les chênes du Parc De Boré. 

mercredi 12 avril 2017

Compte-rendu de Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon, Shreveport (Louisiane), Éditions Tintamarre / Cahiers du Tintamarre, 2017, 175 p.

Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon

Autour d’une bière, les bonnes histoires commencent souvent autour d’une (ou plusieurs) bière partagée entre vieux amis, un autre bougre du bayou m’a rappelé que quand on était petit, il y avait un vieux monsieur qui naviguait son station wagon autour des voisinages pour vendre du pain de chez Dufrêne porte à porte. Si vous avez un certain âge et si vous avez grandi en bas du Bayou Lafourche (salut, cousins!), l’évocation de ce pain provoque plus de souvenirs que les madeleines de Proust. La boulangerie du Canal Yankee était une institution chez nous et je pouvais vous en parler pendant des heures, mais le détail des livraisons à domicile m’avait échappé, peut-être parce qu’on restait tout près et on n’avait pas besoin de ce service. En tout cas, l’odeur incomparable de ce pain qui remplissait l’air du village aux heures de sa cuisson m’est tout de suite revenu.

Imaginez ma surprise le lendemain quand j’ai reçu une livraison à domicile qui allait avoir un effet sur moi plus fort et plus profond. Le troisième livre de Kirby Jambon, « Chercher la chasse-femme », avait paru quelques jours auparavant aux Éditions Tintamarre de Shreveport en Louisiane. Le poète lui-même, de passage dans mon voisinage, est venu jusqu’à chez moi pour me faire une livraison. Il m’a fait une vaillante dédicace et on a discuté de choses et d’autres pendant un petit bout de temps. Cet après-midi-là, je me suis assis dans mon La-Z-Boy pour me plonger dans la lecture et je ne me suis plus relevé avant de me faire transporter loin dans l’univers poétique de Kirby Jambon. Je savais bien qu’il était poète, un vrai dans le sens qu’il prend des objets et des idées familiers pour les faire baigner dans une lumière neuve, relevant des aspects qu’on n’avait pas encore considérés. Il était le lauréat du Prix Henri de Régnier de l’Académie française (excusez du peu!) en 2014. Oui, c’est un poète certifié et reconnu, mais à la sortie de ma lecture de Chercher la chasse-femme, je dois déclarer qu’il est devenu un grand poète, très grand même.

D’abord, évidemment, il y a son usage du vocabulaire et des tournures de phrases propres au français louisianais, une variété de ce qu’on appelle le français standard ou international ou, pis encore, parisien qui, sous prétexte de franchir toutes les barrières, le place partout et nulle part. Le français louisianais, pas le français cadien ou cadjin ou, pis encore, cajun, ancre les phrases dans une réalité quotidienne qu’on peut inviter à sa table de cuisine pour charrer autour une tasse de café noir versée de la grègue de sa maman.

Mais cela, Jambon le fait depuis son premier recueil, L’École gombo. Dès le titre, il s’inscrit dans une juxtaposition entre une institution tayloriste qui aspire à la production conformiste en éducation et un légume venu d’Afrique en forme de graine dans les poches des hommes et des femmes enlevés et asservis. Il travaille à l’intérieur de cette dynamique, dans une école louisianaise qui accueille un programme d’immersion. D’un côté, il doit suivre les instructions qui viennent d’en haut sur quels objectifs que ses élèves doivent atteindre. De l’autre, il infuse cet enseignement avec les mots et les traditions que l’école était censés éradiqués une génération auparavant. Sa poésie reflète cette tension contradictoire.

Dans son deuxième livre, Petites Communions, il relève le défi de la spiritualité et de l’église, l’autre grande institution à formater les esprits. Dans la dernière section, « La Messe en solitudes », il reprend la structure d’une cérémonie religieuse pour la transformer en éloge laïc « Les solitudes se rassemblent en multitudes / à l’autel de l’interdépendance des imperfections… ». À la fin de cette section, il cite Joyce Carol Oates comme inspiration de ce passage où elle déclare que la voix individuelle est la voix communale. Par sa voix individuelle, Jambon nous amène jusqu’à la porte de la communauté non seulement de la francophonie, mais aussi de la communauté humaine. Avec Chercher la chasse-femme, on dépasse cette porte, on dépasse les jérémiades de nous les pauvres enfants battus à l’école pour avoir parlé la seule langue qu’on connaissait et on rentre de plein droit dans la maison qu’on a reconstruite sur les décombres des rêves brisés, après tant d’années d’errance dans le désert américain.

Le titre donc. Important à plusieurs niveaux. Pour les habitués du français louisianais, on remarquera d’abord la transformation de sage-femme en chasse-femme. Plus qu’un glissement de phonèmes, la chasse-femme représente celle qui accompagne la naissance, assurant le passage de la gestation à l’apparition de l’enfant. Mais encore, il y a, pour le francophone nordaméricain, un petit rappel de la chasse-galerie, cette légende de canot volant, de bucherons esseulés, de pacte diabolique et de perte d’âme. Enfin, pour les Louisianais bilingues, ce titre fait référence tout simplement à une série télévisée britannique qu’on peut voir sur sa station locale de télévision publique, « Call the Midwife ». Ce titre évoque ce monde sans frontière qu’on peut retrouver seulement dans un moment de l’histoire spécifique et dans un lieu précis. Toutes ses influences, -- linguistiques, folkloriques, historiques et géographique --, n’ont qu’un seul point de confluence, comme un diagramme de Venn, en Louisiane du sud fin XXe, début XXIe siècle.

Par cette porte étroite, un monde nouveau s’ouvre. Ce douala (curieux que de soit masculin en français) fait naître un bébé en plein maturité avec des poèmes comme « La féminine du masculin », « Être Cadien for Food » ou encore « Une autre nuit blanche devant une autre page blanche ». Bien sûr il y a toujours des références à la musique, la danse et le manger, mais Jambon dépasse le stade de cliché genre « Laissez le bon temps rouler » (Vous ne pouvez pas savoir la peine que je m’inflige à écrire cette expression honnie). D’ailleurs, il les prend et les mets à l’envers pour poser les premières pierres d’une nouvelle identité cadienne. Tout en restant ancré dans la tradition, surtout en rendant hommage à celles et ceux qui ont défriché la terre glauque mais fertile de la Louisiane francophone avant et avec lui, il ouvre une nouvelle possibilité d’être et d’écrire chez nous. Kirby Jambon, autant qu’en tant que professeur en immersion française que poète, donne naissance à une nouvelle itération du français louisianais qui reflète et avance notre projet d’une Franco-Louisiane du XXIe siècle. Qui se fera toujours autour d’une bonne bière fraîche.

vendredi 31 mars 2017

La marque d’eau haute. Publié le 1er avril 2017 Acadiana Profile

La marque d’eau haute

« Le déluge mugissait comme un taureau furieux, les vents hurlaient comme les braiments d’un âne. Le soleil avait disparu, les ténèbres étaient totales. » Ainsi Outa-Napishtim raconte le Déluge à Gilgamesh dans un texte sumérien du milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Les histoires de déluge, d’inondation, d’eau haute ponctuent les légendes et récits des sociétés à travers la planète et à travers les âges. Le conte biblique de l’Arche de Noé, qu’on retrouve également dans le Coran, et la mythologie grecque parlent de grandes inondations dévastatrices qui oblitèrent tout ce qui précédait, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire humaine. L’eau est essentielle à la vie; mais comme nous avons souvent vu en Louisiane, et encore tout récemment, elle peut ôter la vie ou au moins la rendre extrêmement difficile. Nous aimons profiter de notre proximité de l’eau, de pouvoir se régaler à la pêche, à la nage ou en bateau ou tout simplement prendre une bonne fraîche sur la galerie au bord de l’eau à la fin de la journée. Si on vit assez longtemps dans notre pays, tôt ou tard, l’eau ne restera pas tranquillement dans le bayou ou la rivière et viendra nous exiger le respect qu’on lui doit.

Dans la mythologie américaine, si on peut s’exprimer ainsi, l’Eau Haute de 1927 dont on commémore les 90 ans ce printemps, tient une place similaire à celle de Gilgamesh ou de Noé. À part les ouragans, les inondations représentent le plus grand danger que la nature nous réserve. Il n’est pas une exagération de dire que l’Eau Haute de 1927 marquait un point tournant dans l’histoire des États-Unis. Le premier domino menant à la catastrophe est tombé en août 1926 quand le bassin central du Mississipi a reçu une quantité énorme de pluie qui a saturé la terre. Une fois par terre, il n’y a qu’un point de sortie pour toute cette eau, le delta du Mississipi. Le 15 avril 1927, quinze pouces de pluie est tombée sur la Nouvelle-Orléans en 18 heures, ajoutant encore de l’eau à une tasse déjà débordant. Ce n’était pas avant le mois d’août que les eaux se sont retirées et que le Mississipi s’est enfin couché dans son lit. Entretemps, plus de 270,000 miles carrés étaient inondés, plus de 500 morts étaient à déplorer et plus de 700,000 citoyens américains se retrouvaient déplacés. Les pertes agricoles et commerciales étaient incalculables. L’ampleur du désastre, à une échelle que personne ne pouvait imaginer, a inspiré un grand nombre de récits, d’histoires et de chansons. On connaît tous l’histoire de la levée explosée inutilement en aval de la Nouvelle-Orléans, inondant sans raison les paroisses de Saint-Bernard et Plaquemines. Selon la génération, on connaît soit la version de Memphis Minnie, soit celle de Led Zeppelin ou encore celle de Bob Dylan, de « When The Levee Breaks ». William Faulkner dans « Old Man », adapté plus tard à la télévision, raconte une histoire d’amour pendant les opérations de secours. Même la politique du gouvernement fédéral américain, jusqu’alors hésitant à intervenir dans la vie quotidienne des citoyens, a dû changer de cap devant tant de souffrances humaines. Cette nouvelle attitude envers le rôle du gouvernement dans les affaires domestiques a préparé le terrain pour les grands programmes nationaux comme le New Deal pendant la crise financière des années 30.


L’Eau Haute de 1927 nous a aussi donné le Flood Control Act de 1928, ce qui a autorisé le Corps des Ingénieurs de l’Armée à concevoir et bâtir les structures nécessaires à s’assurer que le Mississipi n’inflige plus tant de dégâts. En 1937, le déversoir Bonnet Carré s’est ouvert pour la première fois, protégeant le bas du delta des crues. Depuis, on garde un œil vigilant sur « le Père des Eaux » pour qu’il reste entre les levées et on construit selon les mêmes principes sur d’autres cours d’eau avec le même succès. Néanmoins, 90 ans après, on est en droit de se demander : « Est-ce que ces mesures n’ont pas entraîné des conséquences secondaires imprévues? » La suffocation des estuaires? Plus d’eau haute ailleurs? Les inondations en août dernier nous ont montré que les solutions, quelles qu’elles soient, doivent être elles aussi de taille épique. 

mardi 31 janvier 2017

Les Grammys « inattenduables » Publié dans Acadiana Profile février-mars 2017

Les Grammys « inattenduables »

Un ami a dessiné une carte une fois qu’il appelait, « Je ne suis pas sûr, mais je crois que toute musique vient de la Louisiane ». La page était remplie d’images d’artistes associés avec plusieurs endroits à travers l’état. Évidemment Louis Armstrong à la Nouvelle-Orléans et Elvis au Louisiana Hayride à Shreveport y figuraient, mais aussi des praticiens de blues, de gospel, de musique classique, de zarico et de musique cadienne dans de nombreuses villes. C’est comme si la terre du delta du Mississipi nourrissait plus que le coton et la canne à sucre. Un lien existe certainement entre ce travail agricole et la création musicale florissante. La carte témoignait d’une forte concentration de musiciens de grand talent à Lafayette et ses environs. La majorité des gens étaient des inconnus pour la plupart qui n’ont jamais imaginé qu’ils faisaient une contribution culturelle importante. Ils n’auraient jamais cru que la musique qu’ils jouaient pour s’amuser après une dure semaine de travail aurait mérité une reconnaissance spéciale, encore moins sa propre catégorie aux Grammys.

La 59e cérémonie de remises des statuettes en forme de gramophones aura lieu le 12 février 2017. À date, on ne connaît que celles et ceux qui sont en lice pour recevoir ce trophée tant convoité. Il est modelé sur l’invention de Thomas Edison, mais le premier appareil qui transcrivait le son était le « phonautographe » inventé en 1857 par le Français Édouard-Léon Scott de Martinville. Sa machine ne pouvait pas reproduire le son, seulement le tracer sur du papier. Mais, en 2008, une équipe d’ingénieurs a pu transformer des lignes tracées en 1860 en son pour révéler le plus vieil enregistrement de la voix humaine connue, la comptine classique, « Au clair de la lune ». Avec toutes ces connections culturelles et historiques, ce n’est pas étonnant que les musiciens louisianais dominent dans plusieurs catégories, notamment celle des Racines régionales qui compte cette année des disques surprenants pour ne pas en dire plus. Malgré la riche tradition musicale, ce n’était pas toujours évident qu’elle soit reconnue à part entière.

En 1996, le groupe Beausoleil avec Michael Doucet a gagné le Grammy dans la catégorie Folk traditionnel, une sorte de fourre-tout où l’on trouvait des artistes célèbres comme Bob Dylan et Pete Seeger. Pour rendre la compétition plus juste, Terrance et Cynthia Simien ont mené une bataille tenace qui a abouti à la création de la catégorie Zarico et Musique cadienne. Elle n’a duré que quatre ans, mais c’était assez pour que Beausoleil gagne une deuxième fois, ainsi que Simien, Chubby Carrier et le regretté Buckwheat Zydeco. Depuis l’établissement en 2012 de la catégorie Racines régionales, le cadien, le zarico et d’autres genres typiquement louisianais, mais aussi d’autres comme les musiques hawaïenne et amérindienne se regroupent. On domine largement avec les cinq gagnants jusqu’à date étant louisianais d’origine ou d’adoption : Rebirth Brass Band, Courtbouillon, Terrance Simien, Jo-El Sonnier et Jon Cleary. Une belle palette des couleurs vives qui montrent une large gamme de talent.


Trois des cinq nominés cette année sont louisianais, mais à les regarder de près, on observe un condensé de plusieurs influences musicales et de quelque chose d’ « inattenduable » selon le comité de sélection. Curieusement, il n’y a pas d’artiste qu’on peut strictement classifier comme cadien ou zarico. « I Wanna Sing Right : Rediscovering Lomax in Evangeline Country » une compilation de plusieurs artistes, « Gulfstream » de Roddy Romero et les Hub City All-Stars, et probablement le plus atypique de tous, « Broken Promised Land » de Barry Jean Ancelet et Sam Broussard se présentent contre des nominés amérindiens et hawaïens. Sing Right est basé sur des chansons traditionnelles premièrement enregistrées par Alan Lomax et re-envisagées par des musiciens modernes sous l’égide de Joshua Caffery et de Joël Savoy. Gulfstream est plutôt dans le genre Americana avec une bonne dose de soirée louisianaise du samedi soir. Le dernier est sui generis, d’où la qualification d’ « inattenduable ». Un peu de blues, une pincée de poésie, beaucoup de ballades traditionnelles. Vraiment du jamais entendu. Enfin, on ne devrait pas s’étonner. Si la diversité de la culture de la Louisiane nous a appris une chose, c’est qu’il faut s’attendre à l’inattendu. 

jeudi 1 décembre 2016

Namasté, vous autres, Publié dans Acadiana Profile, déc. 2016 - jan. 2017.

Namasté, vous autres

Notre culture est tissée de fils venus de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, nord et sud. Depuis la fin de la guerre du Viêt-Nam avec l’arrivée des réfugiés dont certains parlaient français et d’autres cultivaient le riz et pêchaient la chevrette, l’influence asiatique se fait sentir de plus en plus fort, notamment dans la poursuite du restaurant servant le meilleur phở. Pourtant, la première colonie asiatique en Amérique était probablement établie en 1763 au bord du Lac Borgne par des rescapés philippins d’un galion de Manille commandé par l’Espagne. Le village, détruit par un ouragan en 1915, s’appelait Saint-Malo et a peut-être fourni quelques combattants qui ont pris les armes contre les Britanniques aux côtés de Jean Lafitte cent ans avant. Plus tard, une autre communauté s’est créée dans la baie de Baratarie où les habitants « dansaient les chevrettes », c’est-à-dire qu’ils marchaient sur ces crustacées séchées au soleil afin d’enlever la carapace. Enfant, lorsque je demandais d’où venaient les petits sachets de « chevrettes sèques » qui se trouvaient à côté des caisses au magasin, on m’avait toujours parlé du village sur pilotis de « Little Manila ». De nos jours, la cuisine indienne est de plus en plus populaire et même le Festival International de Louisiane a honoré la musique et la culture de l’Inde pendant sa dernière Fête du Festival. Bollywood et le curry ne sont pas les seuls produits culturels indiens pour lesquels l’Acadiana cultive une appréciation grandissante. Aussi surprenante que cela puisse paraître, le yoga, après un progrès lent et régulier, a pris de la vitesse dernièrement et ne semble pas ralentir.

Une des pionniers dans la région est Sally Hébert. Elle a grandi aux Opélousas mais vit à Abbéville. Dans les années 70, elle et son mari Calvin ont lu un livre sur le yoga, attisant leur intérêt. À l’époque, il n’y avait pas de classes de yoga aux alentours. Ils ont glané ce qu’ils ont pu d’autres livres qu’ils ont pu trouver sur le sujet. Ils devaient voyager loin, jusqu’aux côtes est et ouest pour approfondir leurs connaissances. Petit à petit, ils ont participé aux ateliers dans des villes de plus en plus proches : Atlanta, Austin, la Nouvelle-Orléans et le Bâton-Rouge. Au début, les gens ne savaient pas trop quoi penser ; est-ce que c’est une religion ou tout simplement bizarre ? Depuis une dizaine d’année, elle voit une plus grande acceptation de cette discipline venue d’Asie comme le constate aussi James Hébert, pas de lien de parenté, qui le pratique depuis la fin des années 90.

Son intérêt a commencé lors qu’un ami et collègue, un instructeur de yoga certifié de surcroît, a partagé ses connaissances sur les philosophies orientales. Quelques temps après, il se trouve sur le tapis en train d’essayer d’assouplir son corps dans les positions traditionnelles en prêtant attention à sa respiration. Seulement quelques classes individuelles existaient, les clubs de sports et les centres de rééducation ne l’ayant pas encore offert régulièrement. Les premiers instructeurs étaient des physiothérapeutes ou des masseurs qui utilisaient le yoga comme supplément de traitement. Selon lui, le point tournant est arrivé quand le gymnase de Red Lerille a commencé à offrir des classes de yoga autour de l’an 2000.


Comment le yoga avec sa discipline physique et son emphase sur le bien-manger, voire le diète végétarienne ou même végane, peut-il s’accorder avec notre joie de vivre et sa devise « Laissez les bons temps rouler » ? Sally pense que la connexion est évidente : afin d’apprécier à fond la vie, il faut se sentir bien dans sa peau. James reconnaît que la pratique assidue de yoga présente un défi chez nous, mais remarque sa popularité croissante. La ténacité nécessaire à le poursuivre pendant des années, un héritage de nos ancêtres enhardis par maintes épreuves, peut-elle expliquer le succès du yoga, attesté par le pullulement récent des cours de certification ? Enfin, un plus grand intérêt dans les options alternatives pour se soigner ne rappelle-t-il pas la curiosité renouvelée pour les remèdes que nos grand-mères concoctaient à partir des plantes du jardin et de la forêt ? Quelle que soit l’origine, l’Acadiana adopte toujours la meilleure partie des autres cultures.

samedi 1 octobre 2016

La confrérie de la chaudière noire -- Publié dans Acadiana Profile oct-nov 2016

La confrérie de la chaudière noire

Dans la cuisine de tout sud-louisianais qui se respecte, on peut s’attendre à trouver un certain nombre d’ustensiles parmi sa panoplie : une cuillère en bois exclusivement pour faire le roux, un cuiseur de riz grand format et l’omniprésent rôtissoire Magnalite© ; tous les outils indispensables à la confection d’un rôti de canard, d’une sauce piquante ou d’un jambalaya. Celui qui élicite sans doute la plus grande nostalgie auprès de ceux qui comme moi ont grandi dans une de ces cuisines est aussi lourd symboliquement que physiquement. On a tous probablement des souvenirs d’enfances de poisson, de poulet ou de pâte à pain après frire dans une poêle en fonte et des arômes associées. Si la métaphore de notre culture est le gombo, la chaudière noire en fonte est le vaisseau par lequel il est engendré.

L’entretien correct de la chaudière noire sollicite des opinions aussi diverses que passionnées. On dit qu’il ne faut jamais utiliser du savon pour la nettoyer, seulement de l’eau chaude. D’autres conseillent de la frotter avec du sable. J’ai interrogé un ami qui a l’habitude de cuisiner des quantités industrielles de gratons ou de jambalaya dans sa pesante chaudière noire sur sa façon de la garder propre. En guise de réponse, il m’a montré une bouteille de liquide-vaisselle qu’il allait verser dans la chaudière une fois la cuisson terminée pour la nettoyer. J’ai souvent goûté son manger et je ne trouve aucun goût résiduel, mais je comprends que les puristes vont continuer à bannir toute forme de savon. La vraie astuce, dit-il, c’est de frotter le fer avec de l’huile de cuisine après l’avoir propté et de le chauffer bien avant de recommencer pour brûler les impuretés. C’est une façon de respecter la chaudière noire comme il se doit, sans la laisser rouiller.

Si on aime quelque chose assez en Acadiana, on va lui donner son propre festival. Selon la tradition en automne, on célèbre une grande variété de nourriture plus ou moins au moment de la récolte. Les villages sont étroitement identifiés avec ces festivals. Celui du riz à Crowley, du gombo à Chackbay ou de la canne à sucre à la Nouvelle-Ibérie témoignent autant de notre volonté de se récompenser d’un travail bien fait que de s’amuser avec la même ferveur. Cela dit, et corrigez-moi si je me trompe, mais je ne connais pas de festival dédié à un ustensile de cuisine à part le Festival de la Chaudière noire à Lafayette fin octobre. En peu d’années – on compte la onzième édition cette année – ce festival s’est démarqué des autres à plusieurs égards grâce à la vision de ses fondateurs et la joyeuse bande d’amis musiciens, danseurs et cuisiniers qui les entourent. Dire que le Festival de la Chaudière noire n’est pas comme les autres ne commence même pas à décrire son originalité.


La genèse du festival était un mélange d’influences se fusionnant autour des membres du groupe légendaire Red Stick Ramblers avec le musicien folk Jay Ungar comme catalyseur. Quand les Ramblers lui ont dit combien ils appréciaient son camp culturel, Ashokan où se produisent quantité d’artistes louisianais, le violoniste célèbre leur a lancé le défi de commencer leur propre festival. Comme par combustion spontanée l’idée de l’appeler la Chaudière noire est venue et le plat a commencé à mijoter. Depuis, une rencontre des musiques traditionnelles américaines, allant du bluegrass au gospel, et les musiques louisianaises avec la danse et la cuisine à la sauce des jeunes louisianais, a créé un festival sans pareil. On a des concours de cuisine qui comportent de la musique et on a des festivals de musique avec la cuisine à côté. L’originalité de la Chaudière noire, c’est de créer un espace où on peut combiner la musique, la danse et la cuisine mais aussi où on peut camper ou apprendre à jouer avec des maîtres dans leur art. Plusieurs participants restent près de leur tente à faire leur propre musique autour d’un feu, mangeant à la bonne franquette. Le Festival de la Chaudière noire a su trouver une niche originale dans un calendrier rempli de festivals. Avec toute cette jeunesse créatrice à s’affairer autour, la chaudière noire ne risque pas de se laisser rouiller de sitôt.

lundi 1 août 2016

Le cipre, un bois incorruptible, publié dans Acadiana Profile, le 1er août 2016.

Le cipre, un bois incorruptible

Le bassin de l’Atchafalaya est la plus grande zone humide des États-Unis, couvrant quelques 1.4 millions d’acres, ou 5 700 km2. Il fait 20 miles de large et 150 miles de long. Il est connu pour le commerce d’alligators et d’écrevisses, ses voies navigables et sa beauté naturelle. Le composant principal de ce paysage magique, le taxodium distichum, ce que l’explorateur français du 18e siècle Le Page du Pratz appelait, et ce qu’on appelle encore en français louisianais, le cipre, impressionne non seulement par son apparence, mais aussi par la qualité de son bois. Quinze ans après son retour en France, il a publié son Histoire de la Louisiane, où on peut lire le suivant :

« Le Cipre est après le Cédre le bois le plus précieux ; quelques-uns le disent incorruptible. … Son bois est d’une belle couleur tirant sur le rouge, il est tendre, leger, doux, uni. … Il ne se fend pas de lui-même mais seulement & sans peine sous l’outil de l’ouvrier. … C’est un bois qui se prête à tout ce que l’on demande de lui. »

Le Page du Pratz notait son utilisation dans la fabrication des pirogues, un des moyens de transport le plus important dans cet environnement. Il nous donne un des rares témoignages écrits qui racontent comment le bois était soigneusement brûlé et puis creusé pour former ces bateaux. Sans eux, il est difficile de voir comment on aurait pu se déplacer efficacement dans les marécages. Depuis, nos ancêtres ont appris ou découvert d’autres usages pour ce bois sans pareille.

Les colons incorporaient le cipre partout dans la construction. Les bardeaux en cipre formaient un sceau étanche contre les pluies fréquentes. On a compris qu’un bon moyen d’éviter les inondations, de laisser passer les courants d’air dessous et de les isoler des insectes comme les termites était de poser les bâtisses sur des blocs de cipre. Après cinquante ans, le cipre produit une sève qui le rend imperméable à l’eau et aux insectes. C’est pour cela, comme leurs cousins les séquoias sur la côte ouest, que les cipres peuvent vivre des centaines d’années, voire un millier ou plus, et atteindre des hauteurs qui donnent le tournis.

Puisque le cipre pousse dans l’eau, il a développé un système de racine unique. On peut croire que les « boscoyos » qui dépassent de l’eau autour de l’arbre sont de jeunes pousses. Ils font partie au fait des racines et sortent de l’eau pour respirer l’oxygène. Il vaut mieux ne pas les couper. Son habitat trempé est idéal pour une autre plante emblématique de l’Atchafalaya : la mousse espagnole. Beaucoup de familles vivaient de la récolte de la mousse et du cipre. Henry Ford était un gros acheteur de mousse pour rembourrer les sièges de ses voitures. Il exigeait qu’elle soit expédiée dans des cageots de cipre. Toujours l’homme d’affaires averti, il se procurait ainsi du beau bois pour les marchepieds et les tableaux de bords gratuitement.

Les bûcherons se comptaient par milliers, tellement il y avait d’arbres à transformer en planches. Ils tombaient des arbres tellement gros qu’une dizaine d’hommes ou plus ne pouvaient pas faire le tour de la base. Ils travaillaient tellement vite que des centaines d’arbres ont coulé au fond de l’eau, sans moyens de les repêcher jusqu’à présent. Les charpentiers prisent les troncs récupérés pour leur caractère exceptionnel. De longs séjours au fond de l’Atchafalaya n’ont pas nui à cette réputation d’imputrescibilité. Au contraire, ces arbres vivent une deuxième vie dans les maisons les plus élégantes. Les vieilles granges dilapidées sont aussi une bonne source de bois de cipre. Pour atteindre la qualité nécessaire pour que ce bois donne toute sa splendeur, il faut lui donner le temps. Il va sans dire que si on veut avoir un arbre millénaire, il faut attendre mille ans. Il paraît qu’il en reste quelques-uns de ses vieux géants au fond de l’Atchafalaya, mais il vaut mieux les laisser là où ils sont et recycler ceux qui ont déjà servi.

Désigné comme arbre officiel de l’état, le cipre représente des qualités à émuler. Si seulement on pouvait exiger à ce que tous nos politiciens soient comme lui, incorruptibles.