dimanche 2 août 2015

Souvenirs de Betsy -- publié dans Acadiana Profile août-septembre 2015

Souvenirs de Betsy

La moquette était râcheuse contre ma peau. Je dormais parterre parce que presque toute ma famille, la moitié de mon voisinage au Canal Yankee étaient entassés dans une seule chambre d’hôtel en ville. Je me suis réveillé au milieu de la nuit quand mon petit cousin qui n’avait pas encore six mois s’est mis à brailler. Son lit était deux fauteuils placés face à face. Sa mère l’a réconforté et je me suis rendormi en frottant ma main sur cette moquette rude. Je sentais le plancher bouger et je ne le trouvais pas étrange. Ça m’a bercé. Quand le soleil rentrait par la fenêtre le lendemain matin quelques heures plus tard, ma sœur et moi, nous avons pressé nos visages contre la vitre à plusieurs étages d’hauteur. La rue toute trempe en bas était complètement déserte, du débris partout et des carreaux cassés au Kastle Burger sur Baronne. C’était le 10 septembre 1965, j’avais six ans et Betsy venait de passer. Ce sont quelques uns de mes souvenirs de notre évacuation à l’Hôtel Roosevelt. Les adultes disaient qu’on ne pouvait pas rentrer à la maison, si on avait toujours une maison, pas avant quelques jours, pas avant que les eaux ne se retirent et surtout pas avant qu’on n’eût des nouvelles des hommes de la famille. Mon parrain, qui était avec nous parce qu’il a conduit les femmes et les enfants en ville dans le dernier char à traverser le pont du Mississipi, croyait que le gouvernement avait ensemencé l’ouragan; c’est pour ça qu’on n’en avait jamais vu d’aussi effrayant.

Je ne sais pas combien de jours on est resté là, mais les nouvelles arrivaient à compte-gouttes. Tous nos proches ont survécu; notre maison était toujours là, mais elle avait pris de l’eau, à tel point que mon père avait trouvé de grosses crabes et une serpent dedans. La Garde nationale allait nous dire quand nous pouvions rentrer. Nous sommes éventuellement retournés chez nous pour retrouver notre maison et notre voisinage qui s’en étaient pas mal tirés de l’affaire. Nous avions une maison, mais pas grand-chose d’autre : pas d’électricité, pas de manger et pas d’eau potable. La danse de la flamme, la lumière et les ombres des lampes à globe restent dans ma mémoire. Souvent après le passage d’un ouragan, le temps devient torride; l’après-Betsy n’a pas failli à la règle. La recherche de gros blocs de glace nous occupait beaucoup. La fraîcheur était une denrée rare. Un soir, n’en pouvant plus de la chaleur, toute la famille est allée s’asseoir à l’entrée de la manche près du bayou dans l’espoir d’attraper une fraîche. Cela n’aurait rien eu d’étonnant sauf que nous ne portions que nos sous-vêtements. Nous sommes restés là jusqu’à ce que la Garde nationale passe pour nous inviter à respecter le couvre-feu et de rentrer chez nous. Je ne sais pas ce qu’ils pensaient de nous.

Malgré la destruction et la pénurie autour de nous, la vie s’est reprise. Le marchand Duffy Lafont avec son magasin éponyme, Duffy’s Supermarket, a rouvert ses portes le plus vite possible. Il n’y a pas beaucoup de produits à offrir et les murs à l’arrière s’étaient séparés à un coin. Je ne peux pas imaginer un propriétaire de nos jours qui laisserait rentrer des gens avec son magasin dans un état pareil, mais on manquait de tout et M. Lafont faisait tout son possible pour aider la communauté. Ce n’est qu’un petit exemple parmi des milliers de la culture de solidarité qui nous a permis, encore une fois, à surmonter un coup dur.


Pour un enfant de six ans, c’était des expériences plutôt amusantes. Avec cinquante ans de recul, ils m’évoquent une drôle de nostalgie. Asteur je me rends compte que nous étions plus chanceux que d’autres. Nous sommes restés trois semaines sans électricité, le monde de la Pointe-aux-Saucisses beaucoup plus. Certains ont tout perdu, la plupart n’avait que peu pour commencer. Le reste, tout moisi, était jeté dans le bayou. En tout, 81 personnes sont mortes et les dégâts s’élevaient à 1,42 milliards de piastres en 1965, dix fois plus en argent d’aujourd’hui. D’autres ouragans avant et après ont fait plus de ravages, comme Katrina et Rita desquels on commémore les dix ans aussi, mais c’était Betsy qui m’a bercé dans ses bras cruels la première. 

2 commentaires:

  1. §Un style saisissant, très doux comme souvenir malgré sa cruauté!

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    1. Cela explique beaucoup dans notre fascination avec les ouragans, cette relation de haine et d'amour, je trouve.

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