vendredi 30 mai 2014

Le beau chevalier des steppes

Les danseurs m’ont obligé de boire ma bière
Trop vite en trois coups d’œsophage
Pour avoir les deux mains libres
Une pour le stylo
L’autre pour le carnet noir
J’ai noté que le meilleur danseur était
Le jeune trisomique
Ti-shirt noir
Jean noir
Bottes de cowboy en peau de croco
Bout d’argent sur la pointe
Il ne ratait pas une danse
Dans la chaleur irradiée de la plaza en ciment
Juste le temps d’ôter son chapeau noir
Et de s’essuyer le front
Avec son bandana rouge
Prendre une autre gorgée de sa canette
De Coca-cola 16 oz
Avant de faire le tour
La main tendue l’œil interrogatoire
Des dames qui attendent dans leur chaise pliante
Que le beau chevalier des steppes
Avec son sourire assassin et son regard siamois
Vienne commander un two-step
Ou une valse
Ou un jitterbug
Il sait les danser tous
Avec la légèreté et le sérieux
D’un galant chevronné
Il ne retournera pas rejoindre sa tribu
Avant d’avoir dansé
Avec tous les cœurs
Qu’il aura conquis


vendredi 2 mai 2014

Le Niveau de la Mer -- 12è partie

La brise du nord poussait l’odeur familière d’eau saumâtre et de diesel vers le golfe. La marée montante s’ondulait à la surface de l’eau, créant des diamants qui réfractaient la lumière d’hiver. Le bleu délavé du ciel d’hiver contenait une aigrette à la recherche de son déjeuner, une lune qui manquait un bout d’ongle pour être pleine et quelques nuages très hauts étaient réveillés par un soleil embauchant sa journée. Le clapotis des lames se brisant contre le quai était à peine audible au-dessus le rugissement des moteurs puissants au fond des cales des bateaux-remorqueurs. Presque sans exception, ils portaient tous des noms de femmes : Lula Mae, Miss Jenny, Martha Rose, Sweet Loraine. Malgré cette délicatesse suggérée, c’étaient des monstres flottants de plus d’une centaine de pieds de long avec plus de dix mille chevaux. Certains frôlaient les 150 pieds et quinze mille chevaux et pouvaient remorquer l’équivalent d’un demi-million de tonnes. La longueur et la puissance variaient selon l’usage : déplacer des barges, arracher les ancres des barges qui construisaient les oléoducs soumarins, ou transporter du personnel et du matériel. On pouvait facilement identifier les propriétaires selon les couleurs. Les meilleurs capitaines touchaient des centaines de dollars par jour pour les commander, parfois beaucoup plus s’ils s’exilaient en Mer du Nord au service des monarques de la Norvège et de la Grande-Bretagne.
Clovis Rabelais était loin de cette élite. Son bateau, le Miss Edwina, était un humble transporteur de personnel avec une coque en aluminium. Environ cinquante pieds de long, il faisait le va et vient entre le quai et les plateformes pas trop loin au large, souvent visibles depuis les plages de la Grand’ Île ou du Fourchon où le bayou terminait son long voyage du Mississipi à l’Ascension jusqu’au Golfe. La légèreté du vaisseau le permettait de traverser ces distances en peu de temps, mais le rendait susceptible aux cahots de la houle en pleine mer. Il fallait avoir l’estomac en béton si l’on voulait garder son déjeuner au creux de son ventre. Ce qui était son cas.
Clovis n’aimait pas parler de son enfance. Il a grandi dans une maison de deux pièces, sans électricité ni eau courante. Les toilettes étaient une cabane en arrière. Lui et ses six frères se lavaient avec l’eau qu’on puisait du bayou. Ils étaient huit à une époque, mais sa plus jeune sœur Margaret, dite Grite, fut emportée par une banale fièvre à l’âge de 10 ans. Son père Hippolyte, dit Polite à Gribouille, pêchait la chevrette en été et trappait le rat musqué en hiver. Quand il rentrait des pièges, après avoir passé plusieurs semaines à vivre dans une hutte construite en bousillage, cannes de rivière et en latanier comme les Sauvages leur avaient appris à bâtir dans les bayous, sa tête était recouverte de poux. Sa mère l’envoyait directement voir son oncle Télémaque, Nonc Marko le barbier. Il sortait sa chaise de sa shop et mettait le petit Clovis dessus. Ensuite il le couvrait d’un grand drap blanc et versait du coal-oil dans ses cheveux. Au fut et à mesure les poux sautaient sur le drap, Nonc Marko les écrasait avec les ongles de ses pouces. Quand il pensait avoir suffisamment décimé la population vermine, il prenait ses ciseaux et son rasoir et lui donnait un coco rasé.
Souvent tout ce qu’ils avaient à manger était des crabes qu’ils attrapaient dans le bayou devant la maison. Ils gardaient une chèvre pour le lait et pour garder l’herbe de la cour à une longueur raisonnable. Les poules dans le poulailler fournissaient des œufs et de quoi faire un gombo ou une fricassée de temps en temps. Adulte, Clovis n’a plus jamais mangé de poule car, ayant eu la responsabilité de s’en occuper, les considérer les animaux les plus sales de la planète. « Je vas jamais mettre queque chose d’aussi zirable dans ma bouche » disait-il.
Être le plus vieux fils de Polite à Gribouille n’était pas chose facile non plus. Un matin ils se sont réveillés pour voir que la chèvre avait disparu. Ils ont trouvé la moitié de la chèvre pas loin du canal des 40 arpents. C’était probablement un ours, mais le parrain de Clovis, Philoclès Jambon jurait que c’était la panthère noire qu’il chassait depuis des années et que les autres croyaient être le produit de son imagination sur-alcoolisée. Sans la chèvre, l’herbe poussait à une vitesse vertigineuse. Son père lui avait dit d’affiler le sabre et de faucher la cours. Le sabre était un long couteau plat avec une large lame et une manche en bois. Au bout à l’opposé du tranchant était un petit crochet pointu pour tirer l’herbe vers soi. On l’utiliser surtout pour récolter la canne à sucre. La cours n’était pas grande mais Clovis n’avait pas envie de se fatiguer de faire le travail d’une chèvre. Quand son père est revenu quelques heures plus tard, il trouvait aussi longue qu’avant. Avec un calme froid, il attrape son fils désobéissant par ses grandes oreilles décollées et le traîne jusqu’à l’arbre à poule. Il l’y attache avec ses nœuds de marin pour fouetter avec sa ceinture en cuir pendant dix bonnes minutes. La mère de Clovis, Joséphine, est sortie sur la galerie un instant quand elle a entendu tout le potin, mais quand elle a vu ce qui se passait, elle a baissé son regard sur le fond de son tablier usé qu’elle attrape pour s’essuyer les mains. Elle savait qu’aucune exhortation ne pouvait empêcher son mari de faire ce qu’il avait décidé de faire. Elle tourne le dos et rentre.

Quand on lui parlait de cette enfance, tout ce qu’il disait c’était, « j’étais élevé à la dure. »

lundi 14 avril 2014

Le Niveau de la Mer: 11è partie

Le Niveau de la Mer: 11è partie

Milton les ramassait toutes, y compris bon nombre d’autres marques, même locales comme le pop à Caillouet fait avec la canne à sucre de chez nous. Mountain Dew, avant d’être la boisson des sports extrêmes, avait un hillbilly des Arcs, ces paysans mieux connus pour la distillation illégale dans les alambics cachés aux creux des montagnes, comme porte-paroles. Les Américains avaient changé le nom des montagnes aux Arkansas aux Ozarks, mais les premiers explorateurs français allaient aux Arcs. Milton ignorait tout ça, moi aussi d’ailleurs, et n’y voyait que cinq sous la bouteille. Il amenait tout ce verre à l’entrée derrière du magasin du vieux M. Picciola, en bas d’un énorme escalier, au moins c’était énorme à mes petits yeux, où s’entassaient des caisses et des caisses des différents produits qui remplissaient les étagères à l’intérieur.
Une fois dedans, les murs peinaient à rester droits sous le poids de la marchandise : les boîtes de conserves contenant des sardines, des saucisses de Vienne, des haricots verts, blancs ou rouges, des viandes mystérieuses comme le Spam ou l’Armour-Star, les boîtes en carton avec des mulets attelés sur le devant et du savon dedans, les sachets pleins de chevrettes desséchées, du candi en vrac, du sucre, de la farine, divers huiles et lards, des bombes en fonte noire, des gaines pour amincir la silhouette, des cannes pour faciliter la marche des vieux, des couteaux de toutes tailles, des bidons pour ranger ses cartouches de fusil et pour s’assire dessus dans l’embuscade en espérant les sarcelles. L’univers entier y était. Pour attraper les articles les plus en l’air, M. Picciola avait deux solutions : soit l’énorme pince qui rallongeait sa portée de quatre ou cinq pieds ou l’échelle qui glissait sur les rails attachés en haut et roulait en bas. Les grincements de ses roues lui faisaient autant plaisir que le clapotis de la cloche de la caisse chaque fois qu’il enregistrait une vente. Les prix s’affichaient dans la petite fenêtre sur des petits panneaux qui montaient et descendaient chaque fois qu’il appuyait sur une touche. Il tournait la grande manivelle et « tcha-tching », le tiroir glissait ouvert pour recevoir les sous.
Dans un coin à droite en entrant il y avait un petit guichet à travers lequel on pouvait envoyer ou recevoir de la malle. Par ce petit châssis, le monde entier passait. Pas juste des lettres, des factures et des magazines, une ouverture sur un ailleurs si lointain, si exotique et si inaccessible qu’on ne pouvait pas l’exprimait en paroles, mais en chiffres : on venait d’assigner, quelques années auparavant un système de numéro dont le nom évoquait la célérité de la transmission des informations de et à notre petit coin du bout du monde. Le zip conférait une nouvelle identité à cette communauté qui en connaissait d’autres grâce à l’échange entre les langues. Pour les pêcheurs et trappeurs du bayou, on l’appelait Canal Cheramie à cause d’un canal creusait par des Yankees, des carpetbaggers comme on disait à cette époque, après la Guerre des Confédérés. Il paraît qu’ils avaient l’intention de faire pousser du riz et le faire arroser par le bayou. On ne sait pas si c’était l’isolation, l’environnement hostile ou le coup classique des moustiques et des ouragans qui ont chassé ces intrus. Ils ont quand même laissé ce canal qui porte le nom de la plupart des habitants, dont le gardien du pont. L’endroit même où le canal part du bayou s’appelle la Pointe aux Drapeaux parce qu’on pouvait voir presque tous les jours une batterie de couches suspendue sur la ligne à sécher de la trâlée d’enfants y habitant. Au-dessus le guichet s’affichait le nom qu’on trouvait sur les cartes, à la mairie, dans le bottin téléphonique et dans tous les documents officiels : Green Field. Tous ces autres noms n’étaient écrits nulle part sauf dans l’esprit des locaux.
On ne sait pas exactement comment on a eu ce nom. C’était probablement à cause des grandes étendues d’herbe des marais qui recouvrait tout le paysage avant que les canaux et les trainasses qui zigzaguent les estuaires ne la tuent. D’autres théories avancent l’idée que les premiers habitants pensaient gagner beaucoup d’argent dans cet endroit au bout du monde. D’autres l’attribuent à un M. Green qui aurait commençait le premier commerce entre les pêcheurs du bayou et les restaurateurs de la ville, mais personne ne trouve ni son nom ni trace de son passage à part dans une vague légende à propos d’un voyage en bateau de trois jours dans la baie Baratarie où il aurait croisé, selon les versions le Rou-Garou, la Tataille ou le fantôme d’un des pirates de Jean Lafitte qui protégeait un trésor enseveli au pied du plus grand chêne vert de Petit Temple.  

C’était dans ce monde que j’ai évolué, où j’ai grandi et où j’ai découvert que le monde n’était pas ce qu’il paraissait, que ce qui était évident était si proche sous le nez qu’on avait du mal à le voir et que tous les chemins menaient nulle part, sauf ceux vers le nord. Trois miles de long, un demi-mile de large avec un vaste et étrange univers qui se trouvait quelque part au-delà de ce mélange de boue, d’eau et d’air qu’on appelle l’horizon. Dans un pays plats, il n’y a que l’horizontal qui existe. 

vendredi 4 avril 2014

Le Niveau de la Mer: 10è partie

Le Niveau de la Mer: 10è partie

Lors de ses déplacements, ses « sorties en ville » comme il les appelait, si on peut appeler un village de moins de 2 000 habitants une ville, il longeait une des deux rues en parallèle avec le bayou de chaque côté. Il n’allait jamais de l’autre bord car le gardien qui l’ouvrait pour laisser passer les bateaux ne l’aimait pas. Victor Cheramie avait perdu une jambe dans la guerre de Corée. Il n’aimait pas trop en parler. Tout ce qu’il a dit de cette expérience c’est qu’il n’avait jamais eu aussi froid de sa vie et qu’il avait juré de ne plus jamais quitter la Louisiane. Il répétait à qui voulait l’entendre, à la plupart des gens l’avait déjà entendu, qu’il avait perdu quinze livres en travaillant pour l’Oncle Sam. Une fois rentré avec une jambe en moins, Victor, qui habitait juste à côté du pont flottant à la Pointe aux Drapeaux, s’est retrouvé un beau jour, on ne sait pas trop comment mais le fait que son frère faisait un trafic douteux avec le shérif selon la rumeur, gardien du pont. Quand on passait dessus, on le voyait couché sur un lit dans la cabine de contrôle à regarder sa télé en noir et blanc avec les antennes en oreilles de lapin. Ses béquilles s’appuyaient contre la porte en moustiquaire. Milton avait pris l’habitude de lancer des coquilles contre la cabine en lui criant dessus, « Cheramie, patate bouillie, café bouillu, espèce de tchul ». Quand Victor le voyait venir, il baissait la barrière en bois et ne laissait personne passait. Évidemment, les autres qui avaient dû attendre ont fait comprendre à Milton qu’il vaudrait mieux qu’il ne passe plus par là.
Il touchait peut-être un « tchèque à trou », ces chèques de la sécurité sociale qui était comme les vieilles cartes trouées pour programmer des ordinateurs. On disait qu’il avait une fille quelque part, mais je ne l’avais jamais vue et il n’en parlait pas non plus. S’il avait quelque chose qui ressemblait à un travail, c’était de ramasser les bouteilles de soda et récupérer cinq sous la bouteille. Lui et le bourriquet longeaient le chemin à la recherche des pop-tops pour ses œuvres d’art et des bouteilles. Comme il ne vendait pas les tableaux, sa seule source de revenue visible était la collecte de bouteilles.
Le verre était lourd et les formes et couleurs aussi variés que les sodas. Le coke, avec ses contours féminins qu’on disait dessinés par un Français mais au fait inspirés de la cabosse de cacao, avait un fond très épais qui pouvait pratiquement servir de lunettes aux malvoyants. Le 7 Up était d’une élégante couleur verte avec un carré rouge où l’on mettait le nom au milieu de petits points en guise de bulles de gaz carbonique. Les bouteilles de Dr. Pepper n’avait rien d’aussi remarquable si ce n’était l’horloge qui ne portait que les numéros dix, deux et quatre, soi-disant les heures de la journée auxquelles il fallait le consommer. Le fait que le quatre était à la place du six me dérangeait énormément.

Mais de loin, ma bouteille préférée était celle de la bière de racine Barq’s. Enfin, on disait que c’était de la bière de racine, mais on avait raison de faire remarquer que « Root Beer » n’était écrit nulle part. Sinon, en toute simplicité on lisait sur l’étiquette « Drink Barq’s. It’s Good ». Une bande bleue en biais en haut avec l’impératif de boire, la même bande dans l’autre direction en bas avec l’affirmation de sa bonté et le nom un peu énigmatique avec ce « q » à la place de ce que normalement devrait être un « k ». Une bière de racine avec un nom d’écorce, une sorte d’arbre de la vie pour les adeptes de l’eau sucrée et carbonisée. Pour les vrais gourmands, la meilleur façon de consommer le Barq’s était de le verser dans un grand verre qui contenait déjà de la crème glacée à la vanille. En le versant, la crème flottait, d’où le nom « root beer float ». C’était simple, rafraîchissant et garantit de vous mettre sur le chemin du diabète sans tracas. Enfin, la partie qui me fascinait le plus de sa bouteille étaient les losanges en haut-relief au-dessus l’étiquette, juste au-dessous le goulot. Je pouvais passer des heures à retracer les rainures en zigzag, une errance sans fin au pays des délices.

mardi 1 avril 2014

L’eau, c’est la vie: publié le 1er avril dans Acadiana Profile.

L’année prochaine, on va commémorer les cent cinquante ans de la fin de la Guerre de Sécession, ou la Guerre des Confédérés comme on dit en français louisianais. Entre 1865 et 1870, après la terrible mortalité associée avec la guerre américaine la plus meurtrière de l’histoire, l’espérance de vie aux États-Unis était environ 45 ans. Selon une étude récente du bureau du recensement, l’espérance de vie en moyenne en 2015 sera de presque 79 ans. Cela représente une progression fulgurante de 75%. Cent cinquante ans peuvent sembler une éternité, mais pour mettre les choses en perspective, j’avais un arrière-grand-oncle qui est mort en 1990 à l’âge de 103. Il est né donc en 1887. De l’autre côté de la famille, mon grand-père maternel est né en 1892. Je les ai bien connus tous les deux, ainsi d’autres individus de leur génération. Ils étaient adolescents avant la Première guerre mondiale, la Grande Guerre, qui a commencé en Europe il y a cent ans cette année. Si à ce moment ils connaissaient des gens dans la soixantaine ou plus, et je suis sûr qu’il y en avait, ils connaissaient des survivants de notre guerre civile. Tout ça pour dire que j’ai connu des gens qui ont côtoyé une génération qui a vécu dans un monde bien différent du nôtre, la période dite antebellum. Depuis ce temps, on a fait d’énormes progrès pour améliorer notre niveau de vie. Parmi les plus grandes et les plus importantes des différences est le presque redoublement du nombre d’années qu’une personne peut espérer vivre.

Sans trop réfléchir, on peut penser à de nombreuses raisons pour cette augmentation impressionnante. Certes, le progrès technologique, industriel et médical y joue un rôle important. Les nouveaux médicaments, les antibiotiques, les appareils pour faire un diagnostic rapide et juste ont contribué largement. Mais le facteur numéro un qui a prolongé la vie humaine d’une façon aussi remarquable vient de quelque chose que nous prenons comme acquis de nos jours et qui, si on ne se rend pas compte de sa fragilité, pourrait redevenir une rareté comme au temps de la Louisiane des États Confédérés. Bon nombre de scientifiques, notamment David Cutler de Harvard et Grant Miller de Stanford, attribuent une grande partie de ces progrès à quelque chose d’aussi simple que l’accès à l’eau propre. « Nous avons trouvé que l’eau propre était responsable pour presque la moitié des réductions de la mortalité dans les grandes villes, les trois-quarts des réductions de la mortalité des nourrissons et presque les deux-tiers des réductions de la mortalité des enfants. » Autrement dit, l’espérance de vie était si basse autrefois parce que beaucoup d’enfants n’arrivaient pas à l’âge adulte. Ils n’avaient pas à l’âge adulte parce qu’ils ne pouvaient pas ouvrir le robinet et s’attendre à ce que l’eau potable en sorte en grande quantité.

De nos jours en Louisiane, on est arrivé à un point critique dans notre histoire. À beaucoup d’égard, notre état existe à cause de l’eau. On est littéralement défini par l’eau : le Mississipi, le Sabine, le Perle et le Golfe du Mexique forment nos frontières. Combinés avec les innombrables bayous, criques, coulées, marécages et estuaires, ils fournissent non seulement les moyens pour gagner notre vie, mais notre vie tout court. D’autres états ont des phases de sécheresses régulières, voire chroniques. En Louisiane, on a le problème opposé. Cette surabondance de richesse aqueuse nous oblige d’agir en économe reconnaissant de nos ressources. Nous avons une autre ressource importante qui fait vivre la population. L’industrie pétrolière tient une place essentielle dans l’économie de l’état, cela va de soi. On l’accuse aussi d’avoir fait beaucoup de tort à notre écosystème, de l’invasion de l’eau salée par les canaux qu’elle a creusés jusqu’aux produits chimiques qui se trouvent dans notre eau potable. On dit que l’eau et l’huile ne se mélangent pas. C’est peut-être vrai, mais il faut qu’on découvre la manière de les faire vivre ensemble, pour garder la qualité et la quantité de la vie au niveau qu’on connaît grâce largement aux progrès qu’on a faits en santé publique et innovation industrielle depuis la Guerre des Confédérés. On n’a pas le choix. Notre vie en Louisiane en dépend.


mardi 4 février 2014

Tout quelque chose dans le cochon est bon. Publié dans Acadiana Profile, fév.-mars 2014

Quand la température commence à baisser, les moustiques se font plus rares et la menace des ouragans diminue jusqu’au mois de juin, l’air sec poussé par le vent du nord remplit nos poumons et s’éclaircit nos esprits pour qu’on puisse se réjouir enfin des activités en plein air : les festivals, le football avec les fêtes autour du stade et la chasse aux canards et aux chevreuils. Certains appellent cela le temps du gombo, même si je n’avais jamais entendu cette expression avant d’arriver à Lafayette. Dans ma famille sur la Bayou Lafourche, on mangeait du gombo au moins une fois par semaine toute l’année. Néanmoins, chaque saison a ses rites et ses coutumes dictés par ce que la Nature nous offre ou nous permet de faire. Dans le rude climat de la Louisiane avant l’avènement de la climatisation et de la réfrigération, si on voulait survivre, il fallait suivre à la lettre les ordres que le rythme de la vie donnait. Les commodités de la modernité altéraient cette cadence et on mangeait n’importe quoi n’importe quand. De nos jours, avec le mouvement du « manger local », les gens, surtout la jeunesse, cherchent à raccourcir la distance entre la production, la préparation et la consommation de leurs repas et manger au diapason des saisons. Un bon exemple est la résurgence d’une pratique ancestrale.

Pendant ces mois les plus frais, après la récolte et avant la semence, on tue le cochon dans un événement à la fois simple et complexe qu’on appelle la boucherie. Traditionnellement, une boucherie se fait dans l’esprit du coup de main, cette rencontre communale où les voisins et la famille s’entraidaient pour accomplir diverses tâches qu’on ne pouvait pas faire tout seul comme la construction d’un magasin ou la ramasserie de la récolte. Autrefois, la viande était partagée entre les familles assurant une réserve suffisante pour passer l’hiver. Tout le monde partage le travail, depuis la sélection du verrat ou de la truie jusqu’au dernier graton. Un tel élève les cochons, un autre amène les couteaux sur-aiguisés et les chaudières noires, une telle cueille le sang pour le boudin noir, tandis que quelqu’un d’autre découpe la « sainte trinité » de céleri, de poivron et d’oignon pour mélanger avec le roux de la fricassée de reintier. La confection de la saucisse fumée, le tasso, l’andouille et le fromage de tête est confiée à des spécialistes du genre. Le froid mordant des matins d’hiver glace les os des participants, nécessitant un peu d’antigel sous forme de petits filets de bourbon et de whiskey. Les uns et les autres crient les instructions ou les insultes pour attiner à travers la vapeur émanant de leur bouche. Tout le monde se laisse emporter par la vague de bonheur de se retrouver et d’œuvrer vers un but commun. Malgré l’ambiance festive et bruyante, un voile solennel et silencieux recouvre les opérations au moment de donner le coup de grâce à l’invité d’honneur. Souvent quelqu’un est même désigné à caresser et calmer le porcin pour qu’il soit tranquille jusqu’à la dernière seconde de sa vie. C’est une forme de respect et de remerciement qui donne toute une dimension spirituelle à un acte qui ne serait autrement qu’un carnage comme son nom l’indique.


Mary Pettibone Poole a écrit, « La culture, c’est ce que le boucher aurait s’il était chirurgien ». De toute évidence, elle n’a jamais vu un grand maître comme Toby Rodriquez opérer le dépeçage d’une carcasse de cochon. Il faut voir avec quelle précaution et quel savoir-faire il cherche l’endroit précis en dessous le sternum pour amorcer la première incision. Il faut apprécier les lignes droites et justes qu’il dessine avec la lame. Au fur et à mesure qu’il enlève les différentes parties, il annonce haut et fort le nom de la coupe et quel plat elle va devenir. Les membres de son équipe disparaissent avec les morceaux vers les tables de préparation selon leur désignation, sans rien gaspiller. Il faut une grande connaissance de l’anatomie et de la cuisine, ainsi que la compassion, la générosité et un sens de communauté, pour mener cette entreprise à bien. On peut appeler cela une grande culture, et c’est la nôtre.

lundi 2 décembre 2013

À la recherche de Beausoleil: publié en Acadiana Profile, le 1er décembre 2013

À la recherche de Beausoleil

Accolé sur la rive gauche d’un des méandres serpentins du Bayou Tèche se trouve le village de Loreauville, dans la paroisse d’Ibérie. Tout autour, la terre riche et fertile nourrit les clos de cannes à sucre qui s’étendent à perte de vue. Plusieurs familles, comme ailleurs chez nous, vivent aussi des divers métiers associés avec l’industrie de l’huile. Couche sur couche, les sédiments déposés par une succession d’inondations régulières depuis la nuit des temps ont enrichi la région jusqu’à l’Eau Haute de 1927, laissant pousser une communauté à la fois agricole et industrielle basée sur les valeurs qu’on connaît bien en Acadiana. Le respect de la terre, de la famille et des traditions règne dans ce petit coin tranquille de notre pays. Pourtant, quelque part enfoui en-dessous de cette surface féconde se cache un secret dont la révélation risque d’apporter autant que l’or blanc ou l’or noir, non seulement en terme de donner une nouvelle source d’énergie économique mais aussi dans la perspective de renforcer les liens qui nous unissent. Ce n’est pas l’énergie solaire, mais il s’agit d’un soleil qui porte un nom de famille et une histoire des plus illustres.

Joseph Broussard, dit Beausoleil, et ses compagnons, les premiers Acadiens arrivés en Louisiane en 1765 pour fonder la Nouvelle-Acadie, sont enterrés là quelque part, ainsi que les traces archéologiques qui nous donneront une idée de comment ils ont vécu dans ce voisinage autrefois connu comme Fausse Pointe. Le professeur Mark Rees de l’Université de Louisiane à Lafayette pense qu’il peut les retrouver et il n’est pas seul dans sa quête. Né d’une idée lancée lors d’une réunion de l’association Famille Beausoleil, formée des descendants du héros du Grand Dérangement et de leurs collègues, le Projet Nouvelle-Acadie compte parmi son comité de pilotage non seulement des Broussard, dont le maire de Loreauville, mais de nombreux louisianais aussi déterminés que le professeur Rees à découvrir l’endroit précis. Les premières fouilles aux environs sont prometteuses et indiquent la présence d’une forte activité au passé.

Rien que la taille de la maison d’Armand Broussard, un des fils de Joseph, construite un quart de siècle après les premières arrivées acadiennes, fait preuve d’une réussite matérielle impressionnante. À sa mort, le patrimoine d’Armand était estimé à 65 000$, ce qui en ferait un millionnaire de nos jours. Sa maison, qui date de 1790, se trouve dans le parc historique Vermilionville. Elle a été déménagée de la région où l’on cherche la présence des tombes et des premières installations de ces pauvres défunts, décédés sous le coup de la fièvre jaune et d’autres maladies tropicales en arrivant comme tant d’autres avant et après. Il est évident que les premières constructions n’avaient rien d’aussi cossues. Leur emplacement exact reste un mystère pour l’instant, mais le Projet Nouvelle-Acadie a bien l’intention de le dévoiler avant que le développement de nouveaux lotissements ne risque de les couvrir ou les détruire à jamais. Une fois découvert, le site peut devenir un centre important de tourisme et d’éducation.

Le Projet Nouvelle-Acadie, en plus de sa mission d’aider le financement des travaux, a annoncé ses quatre raisons d’être. La première est de promouvoir l’économie culturelle en incluant la communauté dans la planification de la gestion des ressources culturelles. Deuxièmement, c’est de faire avancer la connaissance de l’histoire des premiers établissements et sites d’enterrement acadiens en les localisant. Ensuite, on veut délinéer et comprendre les modèles d’établissement des foyers en Nouvelle-Acadie. Enfin, le groupe aimerait examiner les preuves des expressions d’identité culturelle et ethnique, tout en tenant compte des relations variables entre l’histoire, l’identité et le terrain. Selon le professeur Rees, le manque de connaissance à l’égard des ces propriétés et tombes anonymes a mis ces sites à risque de destruction et de négliger une occasion d’étendre l’économie culturelle.


Il est inconcevable de penser qu’avec toute l’importance le personnage de Beausoleil, on ne sait quand même pas où se trouve sa dernière demeure après avoir mené une guerre pour la liberté de son peuple. Mais comme dit le proverbe latin, « L’argent est le nerf de la guerre ». Grâce aux efforts du projet, on va trouver l’argent nécessaire pour honorer la mémoire des premiers Acadiens et pour continuer leur testament de prospérité.