mercredi 2 janvier 2019
dimanche 2 décembre 2018
La Louisiane latine. Publié dans Acadiana Profile décembre 2018 - janvier 2019
La
Louisiane latine
Sous
un ciel de plomb un samedi d’octobre au centre-ville de Lafayette, je me dirige
vers la Scène internationale. En route, je remarque un camion comme tant
d’autres qu’on peut voir sur les chemins chez nous. Maculé de boue, un peu
cabossé, une boîte à outils dans la caisse arrière : c’est décidemment le
véhicule de quelqu’un qui travaille fort pour gagner sa vie. Avec ses plaques
louisianaises, rien ne le distinguait. Mais au lieu d’avoir des autocollants habituels
de LSU, d’UL ou des Saints, il arborait le nom d’un état mexicain, le Nuevo León. En regardant
les pare-choques d’autres véhicules autour, je vois les drapeaux du Porto Rico,
du Panama et de la Colombie. Ils allaient, comme moi, au Festival de la musique
latine.
Dans
un climat politique qui ramène les peuples hispaniques au cœur des discussions,
la présence en grand nombre d’Hispanophones n’a rien de nouveau en Louisiane. Hernando
de Soto et ses hommes sont considérés comme les premiers Européens d’avoir
navigué le Mississipi en 1541. On n’a qu’à regarder le drapeau d’Acadiana pour
se rendre compte de l’importance qu’ils ont eue dans notre histoire. Le château
de Castille est en honneur du roi Carlos III qui a financé l’expédition des
Sept bateaux qui ont amené 1,600 Acadiens en 1785. En1762, le Traité de
Fontainebleau avait cédé la Louisiane à l’Espagne, avec la prise officielle en
1764. Les habitants n’ont appris la nouvelle qu’en 1766 avec l’arrivée
d’Antonio de Ulloa comme gouverneur. N’entendant pas de cette oreille, la
Rébellion de 1768 contre le régime espagnol a fini par susciter son départ. Ce
n’était qu’une victoire pyrrhique. On doit classer son renvoi sous la rubrique
« il faut faire attention à ce qu’on demande, on risque de l’avoir »,
car son remplacement, Alejandro O’Reilly, dit le Sanglant, a fait pendre les
six chefs de la rébellion, tous des notables de la ville, dans une rue qui
s’appelle aujourd’hui « Frenchmen Street ».
Les
relations se sont améliorées à tel point que la période espagnole était la plus
prospère de notre histoire coloniale. C’est grâce à l’introduction des vaches espagnoles
qu’on a une industrie du bétail asteur. Les Isleños, les descendants des habitants
des îles Canaries, sont arrivés sur la demande du gouverneur Gálvez entre 1778
et 1779 en aussi grand nombre que les Acadiens. Beaucoup se sont installés à la
Terre-aux-Bœufs, aujourd’hui la paroisse Saint-Bernard et on peut trouver leurs
installations dans d’autres paroisses, notamment à Valenzuela en Lafourche et Galvez en Ascension. La Nouvelle-Ibérie a été fondée par un autre groupe espagnol, les Malagueños. Ils ont tous fait des
contributions à la langue française en Louisiane avec des mots comme pelote
pour balle ou tchaurisse, une sorte de saucisse.
Leur
plus grand apport était des gens comme le jockey Randy Romero, le peintre George
Rodrigue et le musicien Joe Falcon, parmi bien d’autres. Avec sa femme Cléoma
Breaux, Falcon, descendant
de Cristóbal Falcón, était le
premier à enregistrer une chanson cadienne, « Allons à Lafayette ». Malgré
les controverses actuelles, je me demande quelles contributions cette nouvelle
génération d’Hispaniques fera à la culture d’Acadiana.
mercredi 31 octobre 2018
Quelques réflexions sur l’adhésion de la Louisiane à l’OIF https://astheure.com/2018/10/31/filiere-louisiane-16/
Quelques
réflexions sur l’adhésion de la Louisiane à l’OIF
La
nouvelle est arrivée, comme il se doit de nos jours, dans un Tweet :
« @OIFfrancophonie. Bienvenue à la #Gambie, à l’#Irlande, à la #Louisiane
(É. U.) et à #Malte comme observateurs de la Francophonie!
#SommetEVN2018. ». Depuis que le dossier de candidature fut posé en avril,
on attendait avec impatience son acceptation. Je n’avais pas de vraies craintes
qu’on soit rejeté, mais comme l’histoire de la Louisiane francophone est
remplie de rendez-vous manqués, l’ombre du doute planait quelque part au fond
de mon esprit. Cette annonce tant attendue a résonné en moi comme le
soulagement d’une démangeaison de longue date. J’ai attendu ce moment depuis
que j’ai appris le mot Francophonie et ce qu’il représentait. Comme le hasard
fait bien les choses par fois, notre candidature a été acceptée en même temps
que les Festivals acadiens et créoles reconnaissaient les contributions d’un
monsieur que l’histoire aurait pu oublier si ce n’était pas pour le travail de
plusieurs personnes. Caesar Vincent était un simple fermier dans la paroisse de
Vermillon qui gardait dans sa mémoire des dizaines et des dizaines de chansons
dont certains remontaient au Moyen-Âge. Elles étaient transmises de bouche à
l’oreille pendant des siècles. Quelqu’un lui a montré ces chansons, tout comme
ces gens ont appris de quelqu’un d’autre. Pour une raison ou une autre, il ne
les a pratiquement pas transmises à personne, malgré le fait qu’il ne se gênait
pas de les chanter à tout moment, même dans des circonstances les plus
inappropriées. Si Harry Oster et Catherine Blanchet ne l’avaient pas enregistré
à deux occasions différentes dans les années cinquante, on n’aura pas le trésor
qu’on peut entendre encore aujourd’hui.
Quand
je suis rentré de mon premier séjour en France grâce au CODOFIL en 1982, je
pouvais enfin parler en français avec le seul grand parent qui me restait, ma
grand-mère paternelle, Estella Pitre Cheramie. Cette femme que j’avais toujours
entendu s’exprimer dans un anglais approximatif et, à vrai dire, un peu
embarrassant pour moi, s’était transformée en une des personnes les plus drôles
et éloquentes que j’ai jamais connues. Par exemple, une fois je l’avais prise
dans ma voiture pour l’amener je ne me rappelle plus où. La circulation était
lente, presqu’arrêtée. Je lui dis, « Le monde va doucement, hein? »
Elle me répond, « Ouais, le monde est après naviguer leur char comme des
crabes molles! » Encore aujourd’hui j’appelle des conducteurs qui roulent
trop lentement des crabes molles. Il y a tout un aspect de sa vie que je
n’aurais jamais connu si ce n’était pas pour l’effort d’une poignée de gens
pour ramener le français en Louisiane du bord du précipice avant qu’il tombe
dans l’oubli.
Je
ne sais pas pourquoi M. Vincent n’a pas appris ses chansons aux gens autour de
lui, mais je peux imaginer qu’une grande partie est due au fait que pas
beaucoup de gens avaient envie de les apprendre. Encore aujourd’hui, qui a le
temps, voire la durée d’attention, d’apprendre une chanson à vingt-cinq
couplets? Il était bien populaire dans les veillées d’autrefois, avant que la
télévision ne devienne l’agente d’assimilation vers la culture
anglo-américaine, avant que l’industrie pétrolière ne fasse la promesse d’une
vie meilleure que celle d’un fermier de subsistance, avant que les petits
Louisianais n’étaient bûchés à l’école et obligés d’écrire ces « sacrées
lignes » pour avoir parlé une langue qui leur était transmises depuis la
nuit des temps. Grâce à une technologie nouvelle à l’époque, la bande
magnétique, nous avons une collection de ses chansons que des artistes
contemporaines ont ré-imaginées et réinventées sous forme numérique. La chaîne de
la transmission de notre culture à plusieurs égards est cassée irrémédiablement
à cause de l’arrivée brutale de la modernité; grâce à d’autres technologies, on
a pu sauvegarder quelques graines à planter pour la prochaine récolte.
« C’est
bien beau tout ça, mais quel est le rapport avec la Louisiane et l’OIF? »
vous êtes sans doute en train de vous demander. Comme on a vu, la technologie
n’a rien de mal en soi; tout dépend de comment on l’utilise. Internet et les
médias sociaux jouent déjà un grand rôle pour les jeunes Francophones
louisianais qui ont le plus à gagner de notre statut de membre observateur.
L’entrée
de la Louisiane au sein de l’OIF est comme ce disque compact que j’ai acheté.
J’entends les échos de la voix d’un homme né au XIXe siècle qui reçoit enfin sa
juste reconnaissance au XXIe. Avec la Louisiane assise à la table de la
Francophonie, j’entends la résonnance de la joie et des peines, des pleurs et
des rires, des histoires et des mythes d’une langue française en Louisiane qui
a failli se voir reléguée aux oubliettes. On est assis à la table des grands,
tout faraud, tout faquin, et tout fier à servir notre gombo aux autres conviés,
à prendre des nouvelles des cousins lointains, à découvrir de nouveaux amis, à
faire le bilan et à planifier un meilleur demain pour nous et pour nos enfants,
tout en français.
lundi 1 octobre 2018
Une place à la table, enfin! Publié deans Acadiana Profile, octobre-novembre 2018
Une
place à la table, enfin!
Pour
clore cette série célébrant le 50e anniversaire du CODOFIL,
j’aimerais vous poser une devinette : Trouvez l’intrus parmi l’Argentine,
la Corée du Sud, la Pologne, la Louisiane et l’Ukraine. Si je vous demandais quel
pays n’était pas membre observateur de l’Organisation Internationale de la
Francophonie qui compte parmi ses membres la France, le Canada et la Belgique,
lequel choisiriez-vous? Contre tout bon sens, la réponse correcte, c’est la
Louisiane. Étonnant, non? Malgré une population francophone, une agence d’état
dédiée à la langue française, des programmes d’immersion française, des
émissions de radio, une production musicale chantée en français et sa présence
à plusieurs sommets de la Francophonie en tant qu’invitée spéciale, la
Louisiane n’était pas, aux yeux de l’OIF, un pays francophone à part entière. Enfin, jusqu’à
présent, si on avait une place à la table, c’était la table d’enfants et pas
celle des grands. Mais, il y a du changement dans l’air alors que le CODOFIL
s’embarque sur la prochaine phase de son histoire
La
nouvelle directrice, Peggy Feehan, dévoile les grands axes de son avenir :
L’immersion va continuer son expansion dans la paroisse Lincoln, à Shreveport,
aux Natchitoches et, après tant d’années d’effort, même dans la paroisse Vermillon,
une des plus francophones de l’état; on va renforcer la formation de nos
propres enseignants en immersion – UL-Lafayette aura bientôt une maîtrise
d’éducation en immersion – ainsi diminuant notre dépendance sur la générosité
des étrangers; et, en même temps, on va transformer les étudiants francophones
aussi en professionnels francophones en développant les débouchés vers d’autres
métiers que l’enseignement. Puisque nous avons une jeunesse qui n’a pas honte
de parler français, nous pouvons envisager un destin sans contrainte et sans
entrave. En effet, autrefois confrontés à l’opprobre quand ils parlaient
français en public, les Francophones louisianais de nos jours peuvent se parler
sans craindre des insultes. Au contraire, souvent les autres expriment leur
regret de ne pas parler français. Qu’importe qu’on ait moins de Francophones au
XXIe siècle, ceux qu’on a parlent sans complexe et sans se soucier si c’est le
« bon » français ou pas.
Mais la plus
grande transformation pourrait avoir lieu les 11-12 octobre à Erevan en Arménie
lors le prochain sommet quand l’OIF va décider si, oui ou non, la Louisiane mérite
une place à la table des grands. La demande officielle était faite au printemps
dernier, il ne reste plus qu’à attendre. Dans la conclusion du dossier, on peut lire, « Plus
que jamais, la Louisiane reconnait que sa francophonie est une ressource
naturelle et renouvelable. Elle constate, toutefois, que sa durabilité et son
succès futurs dépendront des relations qu'elle entreprendra avec la
Francophonie internationale, dont elle compte s'inspirer des modèles sociaux,
politiques, économiques, professionnels et culturels de ses partenaires. La
Louisiane est prête à prendre sa place à la table. » Dans cinquante ans,
le CODOFIL a soulevé le voile sur une culture et une langue qui sont restées
longtemps honnies et cachées et qui ne désirent qu’une chose, c’est de vivre sa
vie en français au grand jour avec le reste de la famille.
lundi 13 août 2018
Le Hantage, ouvrage de souvenance, de Nathan Rabalais. Publié en ligne à astheure.com
Le Hantage, ouvrage de souvenance
Rabalais,
Nathan, Le Hantage, ouvrage de souvenance,
Les Cahiers du Tintamarre, Shreveport, 2017, 123 p.
En
tapant le titre de ce livre, mon correcteur automatique le souligne avec un
trait rouge et crénelé signalant un affront impardonnable aux règles convenues
de l’orthographie française. Ayant l’habitude de ce genre de reprise
grammaticale grâce à mon penchant pour les mots et expressions en français que
la France a oubliés ou n’a jamais connus, je ne l’ai pas pris comme un défaut
dans mon éducation. D’ailleurs, j’ai déjà rajouté une pléthore de vocables à ce
Grévisse virtuel, m’évitant ces fâcheuses rencontres avec la police de la
grammaire. Néanmoins, ce mot, Hantage, m’est une nouveauté, ne le trouvant même
pas dans le dictionnaire du français louisianais. Et pourtant, en le voyant sur
la couverture élégante de ce somptueux volume, aux allures plus de bande
dessinée ou de beau livre que de recueil de poésie, j’ai compris instantanément
son sens.
Ce
hantage, comme une hantise, une pensée qui ne vous lâche pas, comme un fantôme
familier qui vous accompagne depuis toujours. En guise de mise en scène dans le
« Prologue en prose », il nous l’explique. On apprend que hantise,
vient « d’un vieux mot norrois (heitmas) voulant dire retour à la
maison ». Le chemin de retour est pavé de pierres glissantes; vous risquez
de trébucher presqu’à chaque pas. Le travail de la souvenance est long et
laborieux, rapiéçant les divers étouffes de la mémoire, vécues et imaginées,
héritées ou fabriquées, entières ou déchirées. Un travail de réassemblage, de
réunification d’une parole pensée et parlée avec une écriture semblable à un
propriétaire exproprié de son juste héritage qui cherche la justice. Il
affront, par ses propres moyens, celle qui l’a déshérité, l’écriture même. Les
tables sont tournées et dans un tour de tables, la boucle est bouclée.
Mot
inventé par l’auteur, mais comme les paroles incluses entre les couvertures et
entre les photos envoûtantes de son frère (David Rabalais), il relève d’une
tradition qui se renouvelle à chaque lamentation de sa mort imminente, celle
des langues et cultures de la Louisiane francophone. Le hantage donc. Comme
l’image du cimetière Saint-Louis qui l’accompagne, ce mot renvoie le lecteur,
dès sa première vue du livre, à cet univers mythique et mystique de la
Louisiane. On cite Faulkner souvent, non sans raison, à propos du passé qui
n’est pas mort. Ce que Faulkner voulait dire sans doute, et ce que l’on trouve
tout le long du Hantage, c’est qu’on vit dans un monde hanté, non tellement
dans le sens macabre de l’adjectif, mais dans le sens de « fréquenté ».
La poésie de Rabalais est comme une petite ballade à travers les allées des
mausolées de vieilles connaissances qui vous donnent de leurs dernières nouvelles,
pour vous dire au fait qu’ils n’ont pas quitté ce bas monde. Par exemple, dans
« Pas perdu(s), on lit :
Mes pas s’effacent derrière
mais pas ces faces statuaires
qui me suivent sans grouiller
qui me forcent à rôdailler
La marche continue
avec un esprit confus
Je suis pas perdu
si la route est inconnue
Le
choix du langage est aussi intéressant que celui de l’image. Rabalais, en digne
héritier de la langue de Rabelais, joue avec les mots dans une lutte épique entre
l’anglais et le français, comme dans « Mississippi rêveur » où
l’auteur retourne pour que l’eau emporte les fatras de son esprit.
Le Mississippi rêveur m’appelle
encore
Pour contempler et lutter
Contre tant de paresse et les
Contretemps qui paraissaient être
Tout ce qui reste de cette mess
Entre
mess et messe, Rabalais écrit cette zone
marécageuse où les eaux se mélangent, notamment là où le Père des eaux se
prélasse après son long voyage à travers le continent, déposant un peu de terre
de tout l’ancien territoire autrefois nommé Louisiane qui, aujourd’hui, se
jette au fond du gouffre du golfe du Mexique. Ce que ces eaux déposent
constitue sa fondation boueuse mais fertile. Tout ce qui reste de ce désordre est
une nouvelle configuration des éléments d’une messe solennelle en jeu ludique.
Tel est le propre des dignes héritiers d’une langue française extra-hexagonale
qui pré date la fondation de l’auguste Académie française. Le poids de sa vraie
histoire, une fois qu’on se l’est réappropriée, telle la découverte d’un secret
de famille, peut se faire insupportable.
D’ailleurs,
Rabalais cherche à déposer ce fardeau. Dans « La Charge », il déclare
qu’un des plus grands crimes :
c’est
pas se pardonner
c’est
pas continuer
c’est
rester dans la boue
c’est
être un bâton dans les roues.
Il
donne un sens moral à ce double mouvement de rassembler et de lâcher, de se
remémorer et d’« Une belle oubliance ». « C’est ta belle
oubliance qui me guide asteur ». Être conscient du fait que ce projet
littéraire risque de l’engloutir dans la vague d’un contre-courant donne une
force inouïe à l’ensemble de l’ouvrage de Rabalais. Il est aussi plein de
petits clins d’œil, des à-côtés jetés sur la page avec insouciance, mais lourds
de sens, trop nombreux à énumérer ici, mon préféré étant, « Le reflux
global ». Je ne sais pas si Rabalais compte lancer un manifeste artistique
– ce serait pas trop mal – mais son art, manifestement, va à l’encontre des
idées convenues sur l’orthographe et la grammaire françaises qui donnent des
urticaires à mon correcteur automatique. Même l’idée d’à quoi un livre de
poésie doit ressembler est jetée aux orties.
Alors,
Clic droit, ajouter au dictionnaire,
je dépose le hantage dans le vocabulaire franco-louisianais, effaçant
l’effrayant trait rouge, et Le Hantage
rejoint le corpus d’une littérature francophone charriée par la « marée
noire/d’une mémoire qui me noie ».
https://astheure.com/2018/08/13/filiere-louisiane-14/
lundi 30 juillet 2018
Barry Jean Ancelet/Jean Arceneaux : Le professeur, le loup-garou et le poète lauréat, publié dans Acadiana Profile août-sept 2018
Barry
Jean Ancelet/Jean Arceneaux : Le professeur, le loup-garou et le poète
lauréat
Aux
débuts du CODOFIL, James Domengeaux n’a pas caché le fait qu’il privilégiait
l’enseignement du français « standard » au français louisianais car
ce dernier n’était pas une langue écrite. Malgré un passé littéraire qui
comptait de nombreux écrivains talentueux, aucun Louisianais francophone
n’avait publié depuis belle lurette. Un jeune activiste de l’époque qui plaidait
pour le respect du français local devait admettre le manque d’écrits récents dans
ce langage qui se transmettait de bouche à l’oreille depuis des générations,
faute surtout d’éducation en français. Ne se laissant pas abattre, suite à une
inspiration venant d’une lecture publique de poésie des plus grands poètes
francophones en Amérique du Nord au Québec en juillet 1978, Barry Jean Ancelet
commence à contacter d’autres activistes pour voir s’ils n’avaient pas quelques
textes en français fourrés au fond de leurs tiroirs. Bientôt, il organise une
version louisianaise de cette soirée québécoise, « Paroles et musique ».
En peu de temps, il avait assez de textes et avec l’aide de son ami d’enfance
Zachary Richard, il a trouvé un éditeur québécois qui voulait bien publier un
recueil, « Cris sur le Bayou », où huit auteurs louisianais ont écrit
en français. On peut y trouver des paroles de chansons, de la prose courte et,
notamment, des poèmes d’un certain Jean Arceneaux dont un qui s’intitule
« Schizophrénie linguistique », devenu célèbre par la suite.
Quand
le livre sort, Ancelet prend une copie et se présente devant M. Domengeaux qui
insiste toujours que le français de chez nous a moins d’intérêt car ce n’est
pas écrit. Sur ce, Ancelet sort de derrière son dos sa copie et le lance sur le
bureau en annonçant qu’asteur, c’était écrit. Interloqué, Domengeaux le
ramasse, feuillète les pages et, au bout d’un moment, lui dit de partir en
laissant le livre. Dans le temps de le lire, Domengeaux avait changé d’avis sur
l’importance du français louisianais en voyant qu’il avait reçu ses lettres de
noblesse de ses humbles écrivains en herbe. Depuis, il n’est plus question de
douter du fait que ce français-là avait sa place parmi les autres variétés
qu’on peut trouver partout dans le monde où le français se pratique à l’oral
comme à l’écrit.
De
la sorte, la publication de « Cris sur le Bayou » lance la carrière
de deux écrivains : l’un s’appelle Barry Jean Ancelet, un universitaire
qui écrit des livres érudits sur le folklore louisianais francophone; l’autre
est Jean Arceneaux, un poète maudit dans le genre de Rimbaud avec une fâcheuse
habitude de se transformer en loup de temps en temps. Ancelet a formé une
génération de folkloristes; Arceneaux a inspiré une grande meute de poètes. Quarante
ans après cette première « Paroles et musique » Barry Jean
Ancelet/Jean Arceneaux se voit nommé le deuxième Poète lauréat de la Louisiane
francophone, se succédant à son ami Zachary Richard, prouvant une fois pour
toutes que le français louisianais est bel et bien une langue prestigieuse. Il
suffisait de se donner la peine de l’écrire.
vendredi 1 juin 2018
Dr William Arceneaux, l’Héritier légitime, publié dans Acadiana Profile, juin-juillet 2018
Dr
William Arceneaux, l’Héritier légitime
Sur
la photo du fondateur du CODOFIL, on lit la dédicace suivante : « Le
11 avril 1984: À mon cher et estimé ami Wm « Bill » Arceneaux, le
vrai chef de file dans l’éducation de l’état et qui a aussi la responsabilité
de sauver la langue française pour la Louisiane et les États-Unis. James
Domengeaux, CODOFIL » Avec une telle marque de confiance, on discerne sa désignation
comme l’héritier légitime. Il a toutefois fallu attendre presque 27 ans pour qu’il
devienne son quatrième président. Entretemps, il a bâti une carrière impressionnante
dans le monde de l’éducation avant d’enfin se tourner pleinement vers la
sauvegarde du français en Louisiane.
Originaire
du village de Scott, Arceneaux est devenu historien avec des diplômes de USL et
de LSU. De cette dernière université, il a obtenu en 1969 un doctorat dans le
domaine de l’histoire et de la politique de l’Amérique latine. Trois ans après,
il fut nommé directeur exécutif du Conseil de coordination de l’éducation
supérieure. Dans trois ans encore, il fut nommé Commissaire de l’éducation
supérieure auprès de la Commission des régents de la Louisiane, un poste qu’il
a tenu jusqu’en 1987. Puis, pendant vingt ans, il a servi comme président de
l’Association louisianaise des universités indépendantes. C’est la seule
personne à avoir représenté à la fois les intérêts des universités publiques et
privées en Louisiane et aux États-Unis.
Pendant
ces années, il a travaillé avec de nombreuses organisations professionnelles
directement ou indirectement impliquées dans la promotion de la langue
française dans l’éducation. Si ce n’était pas assez, il a aussi veillé aux
intérêts des étudiants empruntant de l’argent en servant sur la commission
Sallie Mae. Le Président Clinton l’en a même nommé président de 1993 à 1997.
Quand Arceneaux a été élu président du CODOFIL en
janvier 2011, il avait déjà dressé, tout comme Domengeaux avant lui, un
palmarès professionnel admirable. Il lui restait néanmoins encore beaucoup de
projets à réaliser.
Comme
nos partenaires internationaux l’ont fait comprendre dès son arrivée au poste,
l’heure était venue pour que la Louisiane commence à se sevrer des enseignants
étrangers que ces gouvernements nous avaient si généreusement fourni depuis le
début. Ses talents d’historien et de chef de file en éducation étaient en
pleine évidence quand il a créé « L’Escadrille Louisiane », un
programme pour former en plus grand nombre des profs louisianais de français.
Nommé en souvenir de « L’Escadrille Lafayette », un groupe de 200
pilotes américains qui se sont portés volontaires en France pendant la Grande
guerre, la France accueille chaque année, grâce à cet échange, des Louisianais
qui enseignent l’anglais et, en même temps, qui travaillent vers une
certification louisianaise en français. On compte déjà des anciens boursiers
dans nos classes d’immersion française.
Depuis
l’arrivée d’Arceneaux, les programmes d’immersion sont de nouveau en pleine
expansion avec l’addition récente des paroisses de la Pointe-Coupée et
d’Évangéline. Il a fallu du temps, mais la prophétie de Domengeaux semble se
réaliser, mettant le CODOFIL sur le bon chemin pour ses prochains cinquante
ans.
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