mardi 3 octobre 2023
La cuisine française en Acadiana : Un petit coin de la France en Louisiane française. Publié en Acadiana Profile oct-nov 2023
mardi 1 août 2023
La Butte des chiens: Le zarico et les chevaux dans un voisinage créole, publié dans Acadiana Profile août-septembre 2023
Dans le sud du Lac Charles, sur la rue Common, il existait un voisinage comme on ne reverra peut-être plus jamais. Une exception maintenant, les communautés soudées, par nécessité et par choix, était plutôt la norme à l’époque. Parfois liés par la parenté, souvent par le besoin de partager le travail et les célébrations de la vie, les habitants de la Butte des chiens ont formé un de ces groupes uniques. Elle a produit un homme qui s’est distingué dans deux domaines souvent associés chez les Créoles : le zarico et les chevaux. Les randonnées à cheval en témoignent du lien intime. Wilson Chavis, Sr., dit Boozoo, était non seulement un des grands de la musique zarico avec une carrière en deux volets, mais aussi un entraineur de chevaux de course hautement recherché. « Mo gain papier dans mon soulier », raconte l’histoire d’un jeune homme pauvre qui, faute de pouvoir s’acheter de nouvelles chaussures, mettait du papier dans ses souliers troués. Sortie en 1954, avec plus 100,000 exemplaires vendus, la chanson était un énorme succès. Malgré sa popularité, méfiance du côté parfois malhonnête de l’industrie musicale l’a décidé de quitter la scène et de se consacrer aux chevaux de course pendant une vingtaine d’année.
| Dessin de Sara Willia |
Le musicien zarico Sean Ardoin se
rappelle avec nostalgie les concerts que Boozoo et sa famille donnaient à la
Butte des chiens. « Il n’y avait jamais de problème. Tout le monde se
respectait. Le respect, ça manque aujourd’hui. » Cette célébration était
toujours le jour de la fête du Travail. Le
fils de Boozoo, Wilson Jr., dit Pancho, raconte, « le monde venait de partout.
C’était devenu tellement grand qu’on a dû
trouver un endroit plus grand. » En
2019, le 35e et dernier festival a eu lieu, victime comme tant
d’autres, du COVID. Pour l’instant, il n’y a pas de plans de recommencer mais,
comme dit Pancho, « ce n’est pas hors de question. » En attendant son retour, on peut encore danser
le zarico à « La Butte des chiens, ayoù y a toutes les jolies femmes. »
jeudi 8 juin 2023
Promenons-nous dans le bois : Se balader en plein air fait du bien. Publié en Acadiana Profile juin-juillet 2023
Promenons-nous dans le bois : Se balader en plein air fait du bien
Il était une fois, il existait un pays magique et
mythique où se passaient de grandes aventures. À la différence d’autres lieux légendaires,
on n’avait pas besoin d’un mot de passe secret, d’une incantation dans une langue
occulte ou même de passer par une garde-robe ou un portail inter-dimensionnel. Croyez-le
ou pas, pour y accéder, il suffisait d’ouvrir la porte de sa maison et de sortir.
Cette contrée de merveilles s’appelait tout simplement le plein air. D’autres
peuples y donnaient d’autres noms comme l’extérieur, le dehors, la campagne,
les bois ou même le grand air. À vrai dire, cet endroit existe encore, mais un
tour de magie maléfique l’a obscurci de nos yeux. La fée technologie a placé un
écran ensorcelé devant nos yeux qui éclipse de vue la vraie réalité. Les
anciens parmi nous se rappellent cette terre pleine de danger et d’amusement
qu’on fréquentait jusqu’au coucher de soleil. Avec les exhortations des parents,
dès le petit-déjeuner avalé, on quittait la maison à pied ou à vélo pendant les
journées interminables d’été. On découvrait des nouvelles espèces d’insecte ou
de serpent; on fréquentait les cabanes qu’on construisait nous-mêmes avec des
planches abandonnées et meublées avec des sièges qu’on retirait des casses
auto. On restait là jusqu’à l’apparition du signe universel qu’il fallait se
précipiter à la maison sous menace de punition : l’allumage des
lampadaires de rue. À ce moment, on rentrait vite car tout le monde savait que
dès la tombée de nuit, le Rougarou sortait.
| Dessin de Sara Willia |
En attendant, fermez le téléphone et ouvrez la porte
pour retrouver ce pays presque perdu. Mais ne rentrez pas trop tard, comme dit la
comptine française, « Promenons-nous dans le bois, tant que le loup n’y
est pas/Si le loup y était, il nous mangerait ».
mardi 28 mars 2023
De la Table de cuisine à la table française : Les rendez-vous du français. Publié dans Acadiana Profile, avril-mai 2023.
De la Table de cuisine à la table française : Les rendez-vous du français
Cinquante ans passés, le recensement
américain nous disait que le nombre de Francophones en Louisiane s’élevait à
plus d’un million. De nos jours, c’est probablement autour de 200 000, plus ou
moins, mais personne ne peut le dire avec certitude. Cette diminution est
attribuable en grande partie, comme on le sait, à l’interdiction du français à
l’école. La difficulté pour compter celles et ceux qui ont pu, malgré tout,
continuer à le pratiquer peut s’expliquer par le fait que des gens qui parlent
bien le français ou le créole louisianais sont toujours sous la fausse
impression qu’ils ne parlent pas le « bon » français et disent
« non » quand on leur pose la question. Il n’empêche que trois
générations plus tard, malgré les efforts du CODOFIL et des individus militants,
engagés et même enragés des fois, la langue française en Louisiane n’est plus aussi
robuste en termes de chiffres absolus. Soit. Le changement radical qu’on a vu
depuis ce temps est plutôt celui de l’attitude envers l’expression publique du
français. Avant, le français se pratiquer chez soi autour de la table de
cuisine pour ainsi dire. Les histoires de Cadiens qui recevaient fréquemment des
remontrances, de la part d’autres Francophones louisianais, pour avoir commis
le péché mortel de parler français en public, sont nombreuses. Paradoxalement,
pendant cette période de déclin, au fur et à mesure que le nombre de
Francophones diminuait, le français était de plus en plus acceptable sur la
place publique. De nos jours, le français a droit de cité en Louisiane. Si on
sait où tendre l’oreille, on entendra charrer le français un peu partout.
Le lieu public le plus sûr où vous
pouvez aller est à une des nombreuses tables françaises qui pullulent en
Acadiana. Selon le site web du CODOFIL qui les a répertoriées, on peut en trouver
une quelque part pratiquement tous les jours. De Basile à Raceland, de
Marksville à Kaplan et de Eunice à Scott, en passant par Welsh, Thibodaux et Arnaudville,
on peut rencontrer des Francophones de tous les niveaux, du débutant qui ne
sait dire que « bonjour » jusqu’au monde qui peut lire et écrire en
français aussi, tous devant une bonne tasse de café comme il se doit bien sûr. Pour
les amateurs de boissons plus fortes, les rencontres peuvent se faire en soirée
autour d’une bière fraîche. De Dwyer’s Café de Lafayette toutes les semaines à la
Table française de la Maison Valsin Broussard une fois par mois, les occasions
de se faire des amis en français ne manquent pas.
Au lieu de me faire insulter quand
je parle en public, les gens m’expriment leur désappointement de ne pas pouvoir
parler en français. Ils formulent des remarques en anglais plutôt du genre « Que
tu es chanceux de parler français », « J’aurais tant voulu que mes
grands-parents me montrent le français » ou d’une façon qui en dit long,
« J’aurais dû écouter mes grands-parents plus ». Alors, venez à
table et causez avec nous. Dessin de Sara Willia
mercredi 1 février 2023
Lafayette, nous voilà : Le bicentenaire de la paroisse de Lafayette, publié en Acadiana Profile fév/mars 2023
Le 17 janvier 1823, en la séparant de la paroisse de Saint-Martin, la législature louisianaise a créé la paroisse de Lafayette. Nommée en honneur de Gilbert du Motier, Marquis de La Fayette, « le héros des deux mondes », la paroisse célèbrera toute l’année 2023 son bicentenaire avec une série d’événements qui mettra en lumière son histoire à travers les ans et élucidera les contributions du Français que George Washington regardait comme un fils. Âgé de seulement 19 ans au début de la Guerre d’indépendance américaine, pendant laquelle le futur premier président l’avait nommé général, Lafayette était l’héritier d’une des plus grandes fortunes de France. Il aurait pu choisir de passer ses jours tranquillement, mais il ne pouvait ignorer les cris de liberté émanant de l’autre bord de l’Atlantique, allant jusqu’à passer l’hiver glacial à Valley Forge avec ses soldats. Ses contributions étaient cruciales, surtout à la Bataille de Yorktown, considérée comme le moment où la guerre a tourné en faveur des Américains. Poussé par ce nouveau vent, Lafayette est de retour en France où il envisage d’appliquer ces nouvelles idées d’indépendance.
| Dessin de Sara Willia |
Un des premiers contributeurs à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789, malgré son titre de noblesse, Lafayette, inspiré par la lutte victorieuse des Américains face à la monarchie anglaise, œuvre pour une réforme du pouvoir politique centralisé autour du roi de France. Au moment de la Prise de la Bastille qui déclenchait la Révolution française le 14 juillet, Lafayette est commandant de la Garde nationale. Deux jours après, son premier acte officiel est d’ordonner la destruction de cette prison, symbole du despotisme. Le lendemain, il remet lui-même le nouveau symbole de la France, la cocarde tricolore bleu, blanc, rouge au roi Louis XVI, un des symboles officiels de la République encore aujourd’hui.
Alors même que les vicissitudes de la Révolution française ne lui ont pas toujours été favorables, on ne peut pas exagérer la popularité de Lafayette en Amérique. L’année suivant la création de la paroisse qui porte son nom, le Président Monroe l’a officiellement invité en tant que dernier général vivant de l’Armée continentale, alors âgé de 67 ans. Dire que son retour fut triomphant n’est guère une exagération. Quand il a débarqué à New York, 80 000 habitants l’attendaient au quai, soit 65% de la population. Pendant un peu plus d’un an, il a fait un grand tour du pays qu’il a largement contribué à fonder. Il a séjourné plusieurs jours à la Nouvelle-Orléans en avril 1825, mais il n’est malheureusement jamais venu dans la paroisse qui porte son nom illustre.
| Tombe de Lafayette à Picpus |
La fameuse phrase, « Lafayette,
nous voilà », prononcée par le Colonel Charles E. Stanton le 4 juillet
1917 devant sa tombe au cimetière Picpus, signalant l’arrivée de l’armée
américaine pour aider les forces françaises dans Première guerre mondiale, rendait
hommage à la participation du Marquis à la Révolution américaine. Évoquer sa
mémoire fait aussi honneur à notre dévouement à l'indépendance et à notre
héritage à la fois américain et français.
mardi 29 novembre 2022
La Grègue est chaude : le café est servi en Acadiana. Publié dans Acadiana Profile Dec 22 - Jan 23
La Grègue est chaude : le café est servi en Acadiana.
Avec la prolifération de cafés sur chaque
coin de rue, les jeunes auraient du mal à croire qu’à une époque le café aux
États-Unis avait une très mauvaise réputation. Il était pratiquement imbuvable.
N’importe où on commandait une tasse de café, on se retrouvait en général devant
une tasse contentait un liquide brunâtre qui laissait voir le fond. Si on
voulait un café et on n’était pas chez soi, il fallait tenter ses chances dans
un restaurant, un bar ou peut-être une station-service. Les amateurs d’un bon
café, touristes venant de l’Europe ou de l’Amérique latine par exemple, avaient
même un nom pour cette faible décoction qu’ils prononçaient avec dédain,
« le café américain ». Les Français, avec leur franc-parler habituel,
l’appelait du « jus de chaussettes ». C’était le cas partout dans le
pays; partout sauf dans le sud de la Louisiane où la longue tradition d’un bon
café révèle nos origines française et latine.
Quand une chaîne de café avec une sirène comme mascotte a lancé un café robuste sur le marché national, propulsant la construction de cafés en quantité industrielle, une blague circulait en Acadiana. C’est l’histoire de Boudreaux qui a essayé ce café de l’état de Washington pour la première fois. Il a avalé une gorgée et s’est demandé pourquoi le monde faisait tout ce potin. Même si c’était bien meilleur de ce qu’on trouvait ailleurs, ce n’était en rien comparable au café qu’on faisait dans l’objet indispensable dans une cuisine cadienne ou créole : la grègue. Largement un objet de collection nostalgique aujourd’hui, remplacée en grande partie par Mr. Coffee ou Keurig, la grègue était au centre de la vie familiale. On dit que le nom « grègue » vient de la forme qui rappelle les robes style empire, inspirées par le néo-classicisme grecque, avec la taille haute et serrée affectionnée notamment par Joséphine de Beauharnais. La grègue tient sa place d’honneur dans la panoplie culinaire louisianaise au même titre que la chaudière noire ou la cuillère en bois. Bien avant les cafés modernes, les Louisianais se rassemblaient autour de la table de cuisine ou sur la galerie avec une bonne tasse de café noir et fort pour faire « la veillée ».
Que ce soient des chaînes nationales
ou des torréfacteurs locaux, il est aisé de trouver du café préparé à son goût.
Selon l’écrivain Michael Pollen, le café était responsable pour la plupart des
progrès scientifiques et sociaux pendant le Siècle des Lumières. La caféine a
stimulé les neurones des penseurs comme Voltaire et Diderot qui se réunissaient
au Café Procope pour discuter les idées qui allaient changer le monde. Quand je
suis en train de travailler dans mon café préféré et, comme la plupart des
autres clients, je me trouve derrière l’écran de mon ordi avec mes écouteurs enfoncés
dans mes oreilles, je me demande souvent ce qu’ils auraient pensé des gens qui
ne se parlaient pas en lieu public. Peut-être qu’ils auraient pensé qu’au
moins, le café est toujours aussi bon.
mardi 27 septembre 2022
Les Restaurants de mon cœur : Une affaire de famille. Publié dans Acadiana Profile, oct/nov 2022
Les Restaurants de mon cœur : Une affaire de famille
Le confort qui vient avec le
souvenir des bonnes odeurs et saveurs qui émanaient des cuisines de notre
enfance est souvent la source d’un bonheur profond et d’une inspiration
créatrice. Le romancier français Marcel Proust a mis en marche son œuvre
magistrale, À la recherche du temps perdu, rien qu’avec l’évocation d’une
simple pâtisserie, une madeleine. Notre relation avec la nourriture est à la
fois immédiate et ancestrale, transcendant le temps et les générations. Apprendre
à cuisiner auprès de sa mère et de sa grand-mère est parfois le début d’une
carrière culinaire, comme dans le cas du plus célèbre chef cadien, Paul
Prudhomme qui a appris à manier une cuillère en bois de sa mère, Hazel.
Dans mon village natif de Canal
Yankee, il n’existait que des restaurants locaux, pas de chaînes nationales
bien sûr. Ils étaient néanmoins d’une qualité exceptionnelle. Je me souviens en
particulier de deux d’entre eux dont mes amis d’enfance et moi parlons encore. Le
premier se situait sur la rive gauche du Bayou Lafourche dans un lieu-dit appelé
la Pointe à saucisses, ou tout simplement la Pointe. Ti-Ya’s servait des
po-boys de rosbif qui ont atteint un statut mythique. Le pain divin venant de
la boulangerie légendaire Dufrene, juste de l’autre côté du pont, ne pouvait
qu’à peine contenir la sauce au jus qui dégoulinait de tout bord. On passait
autant de temps à se lécher les doigts afin de ne pas en perdre une goutte qu’à
croquer à belles dents le pain croustillant surchargé de viande, de laitue et
de tomate. Je plains le monde qui n'a pas connu un tel délice.
L’autre restaurant était tenu par des cousins et ma famille y allait religieusement chaque dimanche après la messe. La Nouvelle-Orléans peut avoir Galatoire’s, Paris le Fouquet’s et New York Tavern on the Green. À Canal Yankee, Randolph’s Restaurant était une institution. Ce n’était qu’en arrivant à l’ouest de l’Atchafalaya que j’ai entendu la phrase, « un temps de gombo ». Toute l’année, on y servait du gombo sublime. Dans la cuisine, la mère du propriétaire, Mme Freddia, une dame cadienne du genre qu’on ne reverra plus, régnait en maîtresse des lieux. Quant au propriétaire éponyme, M. Randolph était un homme jovial, travailleur et plutôt farceur. Avec son tablier blanc et une serviette drapée sur son épaule, il passait dans la salle saluer ses clients avec un rire infectieux et une bonne blague avant de regagner les cuisines non-climatisées. Même si la bâtisse a disparu depuis longtemps, la tradition continue avec son fils Randy qui est instructeur à l’Institut Culinaire John Folse à Thibodaux.
Si on énumère ses restaurants locaux
préférés, la liste sera probablement composée presque exclusivement
d’établissements gérés par des membres d’une même famille depuis des
générations. Ils ont sans doute appris le métier au coude d’une aînée, le même
savoir-faire qu’ils vont transmettre à leurs descendants, qu’ils soient
restaurateurs ou pas. On peut faire une école de cuisine, mais la meilleure
école est sans doute celle où l’amour familial est l’ingrédient principal.

