Chercher la chasse-femme de Kirby Jambon
Autour d’une bière, les bonnes histoires commencent souvent autour d’une (ou plusieurs)
bière partagée entre vieux amis, un autre bougre du bayou m’a rappelé que quand on était petit, il
y avait un vieux monsieur qui naviguait son station wagon autour des voisinages pour vendre du
pain de chez Dufrêne porte à porte. Si vous avez un certain âge et si vous avez grandi en bas du
Bayou Lafourche (salut, cousins!), l’évocation de ce pain provoque plus de souvenirs que les
madeleines de Proust. La boulangerie du Canal Yankee était une institution chez nous et je
pouvais vous en parler pendant des heures, mais le détail des livraisons à domicile m’avait
échappé, peut-être parce qu’on restait tout près et on n’avait pas besoin de ce service. En tout
cas, l’odeur incomparable de ce pain qui remplissait l’air du village aux heures de sa cuisson
m’est tout de suite revenu.
Imaginez ma surprise le lendemain quand j’ai reçu une livraison à domicile qui allait
avoir un effet sur moi plus fort et plus profond. Le troisième livre de Kirby Jambon, « Chercher
la chasse-femme », avait paru quelques jours auparavant aux Éditions Tintamarre de Shreveport
en Louisiane. Le poète lui-même, de passage dans mon voisinage, est venu jusqu’à chez moi
pour me faire une livraison. Il m’a fait une vaillante dédicace et on a discuté de choses et
d’autres pendant un petit bout de temps. Cet après-midi-là, je me suis assis dans mon La-Z-Boy
pour me plonger dans la lecture et je ne me suis plus relevé avant de me faire transporter loin
dans l’univers poétique de Kirby Jambon. Je savais bien qu’il était poète, un vrai dans le sens
qu’il prend des objets et des idées familiers pour les faire baigner dans une lumière neuve,
relevant des aspects qu’on n’avait pas encore considérés. Il était le lauréat du Prix Henri de
Régnier de l’Académie française (excusez du peu!) en 2014. Oui, c’est un poète certifié et
reconnu, mais à la sortie de ma lecture de Chercher la chasse-femme, je dois déclarer qu’il est
devenu un grand poète, très grand même.
D’abord, évidemment, il y a son usage du vocabulaire et des tournures de phrases propres
au français louisianais, une variété de ce qu’on appelle le français standard ou international ou,
pis encore, parisien qui, sous prétexte de franchir toutes les barrières, le place partout et nulle
part. Le français louisianais, pas le français cadien ou cadjin ou, pis encore, cajun, ancre les
phrases dans une réalité quotidienne qu’on peut inviter à sa table de cuisine pour charrer autour
une tasse de café noir versée de la grègue de sa maman.
Mais cela, Jambon le fait depuis son premier recueil, L’École gombo. Dès le titre, il
s’inscrit dans une juxtaposition entre une institution tayloriste qui aspire à la production
conformiste en éducation et un légume venu d’Afrique en forme de graine dans les poches des
hommes et des femmes enlevés et asservis. Il travaille à l’intérieur de cette dynamique, dans une
école louisianaise qui accueille un programme d’immersion. D’un côté, il doit suivre les
instructions qui viennent d’en haut sur quels objectifs que ses élèves doivent atteindre. De
l’autre, il infuse cet enseignement avec les mots et les traditions que l’école était censés
éradiqués une génération auparavant. Sa poésie reflète cette tension contradictoire.
Dans son deuxième livre, Petites Communions, il relève le défi de la spiritualité et de
l’église, l’autre grande institution à formater les esprits. Dans la dernière section, « La Messe en
solitudes », il reprend la structure d’une cérémonie religieuse pour la transformer en éloge laïc
« Les solitudes se rassemblent en multitudes / à l’autel de l’interdépendance des
imperfections… ». À la fin de cette section, il cite Joyce Carol Oates comme inspiration de ce
passage où elle déclare que la voix individuelle est la voix communale. Par sa voix individuelle,
Jambon nous amène jusqu’à la porte de la communauté non seulement de la francophonie, mais
aussi de la communauté humaine. Avec Chercher la chasse-femme, on dépasse cette porte, on
dépasse les jérémiades de nous les pauvres enfants battus à l’école pour avoir parlé la seule
langue qu’on connaissait et on rentre de plein droit dans la maison qu’on a reconstruite sur les
décombres des rêves brisés, après tant d’années d’errance dans le désert américain.
Le titre donc. Important à plusieurs niveaux. Pour les habitués du français louisianais, on
remarquera d’abord la transformation de sage-femme en chasse-femme. Plus qu’un glissement
de phonèmes, la chasse-femme représente celle qui accompagne la naissance, assurant le passage
de la gestation à l’apparition de l’enfant. Mais encore, il y a, pour le francophone nordaméricain,
un petit rappel de la chasse-galerie, cette légende de canot volant, de bucherons
esseulés, de pacte diabolique et de perte d’âme. Enfin, pour les Louisianais bilingues, ce titre fait
référence tout simplement à une série télévisée britannique qu’on peut voir sur sa station locale
de télévision publique, « Call the Midwife ». Ce titre évoque ce monde sans frontière qu’on peut
retrouver seulement dans un moment de l’histoire spécifique et dans un lieu précis. Toutes ses
influences, -- linguistiques, folkloriques, historiques et géographique --, n’ont qu’un seul point de
confluence, comme un diagramme de Venn, en Louisiane du sud fin XXe, début XXIe siècle.
Par cette porte étroite, un monde nouveau s’ouvre. Ce douala (curieux que de soit
masculin en français) fait naître un bébé en plein maturité avec des poèmes comme « La
féminine du masculin », « Être Cadien for Food » ou encore « Une autre nuit blanche devant une
autre page blanche ». Bien sûr il y a toujours des références à la musique, la danse et le manger,
mais Jambon dépasse le stade de cliché genre « Laissez le bon temps rouler » (Vous ne pouvez
pas savoir la peine que je m’inflige à écrire cette expression honnie). D’ailleurs, il les prend et
les mets à l’envers pour poser les premières pierres d’une nouvelle identité cadienne. Tout en
restant ancré dans la tradition, surtout en rendant hommage à celles et ceux qui ont défriché la
terre glauque mais fertile de la Louisiane francophone avant et avec lui, il ouvre une nouvelle
possibilité d’être et d’écrire chez nous. Kirby Jambon, autant qu’en tant que professeur en
immersion française que poète, donne naissance à une nouvelle itération du français louisianais
qui reflète et avance notre projet d’une Franco-Louisiane du XXIe siècle. Qui se fera toujours
autour d’une bonne bière fraîche.
mercredi 12 avril 2017
vendredi 31 mars 2017
La marque d’eau haute. Publié le 1er avril 2017 Acadiana Profile
La marque d’eau haute
« Le déluge mugissait comme un taureau
furieux, les vents hurlaient comme les braiments d’un âne. Le soleil avait
disparu, les ténèbres étaient totales. » Ainsi Outa-Napishtim raconte le
Déluge à Gilgamesh dans un texte sumérien du milieu du IIIe siècle avant
Jésus-Christ. Les histoires de déluge, d’inondation, d’eau haute ponctuent les
légendes et récits des sociétés à travers la planète et à travers les âges. Le
conte biblique de l’Arche de Noé, qu’on retrouve également dans le Coran, et la
mythologie grecque parlent de grandes inondations dévastatrices qui oblitèrent
tout ce qui précédait, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire humaine.
L’eau est essentielle à la vie; mais comme nous avons souvent vu en Louisiane,
et encore tout récemment, elle peut ôter la vie ou au moins la rendre extrêmement
difficile. Nous aimons profiter de notre proximité de l’eau, de pouvoir se
régaler à la pêche, à la nage ou en bateau ou tout simplement prendre une bonne
fraîche sur la galerie au bord de l’eau à la fin de la journée. Si on vit assez
longtemps dans notre pays, tôt ou tard, l’eau ne restera pas tranquillement
dans le bayou ou la rivière et viendra nous exiger le respect qu’on lui doit.
Dans la mythologie américaine, si on peut
s’exprimer ainsi, l’Eau Haute de 1927 dont on commémore les 90 ans ce
printemps, tient une place similaire à celle de Gilgamesh ou de Noé. À part les
ouragans, les inondations représentent le plus grand danger que la nature nous
réserve. Il n’est pas une exagération de dire que l’Eau Haute de 1927 marquait
un point tournant dans l’histoire des États-Unis. Le premier domino menant à la
catastrophe est tombé en août 1926 quand le bassin central du Mississipi a reçu
une quantité énorme de pluie qui a saturé la terre. Une fois par terre, il n’y
a qu’un point de sortie pour toute cette eau, le delta du Mississipi. Le 15
avril 1927, quinze pouces de pluie est tombée sur la Nouvelle-Orléans en 18
heures, ajoutant encore de l’eau à une tasse déjà débordant. Ce n’était pas
avant le mois d’août que les eaux se sont retirées et que le Mississipi s’est
enfin couché dans son lit. Entretemps, plus de 270,000 miles carrés étaient
inondés, plus de 500 morts étaient à déplorer et plus de 700,000 citoyens
américains se retrouvaient déplacés. Les pertes agricoles et commerciales
étaient incalculables. L’ampleur du désastre, à une échelle que personne ne
pouvait imaginer, a inspiré un grand nombre de récits, d’histoires et de
chansons. On connaît tous l’histoire de la levée explosée inutilement en aval
de la Nouvelle-Orléans, inondant sans raison les paroisses de Saint-Bernard et
Plaquemines. Selon la génération, on connaît soit la version de Memphis Minnie,
soit celle de Led Zeppelin ou encore celle de Bob Dylan, de « When The
Levee Breaks ». William Faulkner dans « Old Man », adapté plus
tard à la télévision, raconte une histoire d’amour pendant les opérations de
secours. Même la politique du gouvernement fédéral américain, jusqu’alors
hésitant à intervenir dans la vie quotidienne des citoyens, a dû changer de cap
devant tant de souffrances humaines. Cette nouvelle attitude envers le rôle du
gouvernement dans les affaires domestiques a préparé le terrain pour les grands
programmes nationaux comme le New Deal pendant la crise financière des années
30.
L’Eau Haute de 1927 nous a aussi donné le Flood
Control Act de 1928, ce qui a autorisé le Corps des Ingénieurs de l’Armée à
concevoir et bâtir les structures nécessaires à s’assurer que le Mississipi
n’inflige plus tant de dégâts. En 1937, le déversoir Bonnet Carré s’est ouvert
pour la première fois, protégeant le bas du delta des crues. Depuis, on garde
un œil vigilant sur « le Père des Eaux » pour qu’il reste entre les
levées et on construit selon les mêmes principes sur d’autres cours d’eau avec
le même succès. Néanmoins, 90 ans après, on est en droit de se demander :
« Est-ce que ces mesures n’ont pas entraîné des conséquences secondaires
imprévues? » La suffocation des estuaires? Plus d’eau haute ailleurs? Les inondations
en août dernier nous ont montré que les solutions, quelles qu’elles soient,
doivent être elles aussi de taille épique.
mardi 31 janvier 2017
Les Grammys « inattenduables » Publié dans Acadiana Profile février-mars 2017
Les
Grammys « inattenduables »
Un
ami a dessiné une carte une fois qu’il appelait, « Je ne suis pas sûr,
mais je crois que toute musique vient de la Louisiane ». La page était
remplie d’images d’artistes associés avec plusieurs endroits à travers l’état.
Évidemment Louis Armstrong à la Nouvelle-Orléans et Elvis au Louisiana Hayride
à Shreveport y figuraient, mais aussi des praticiens de blues, de gospel, de
musique classique, de zarico et de musique cadienne dans de nombreuses villes.
C’est comme si la terre du delta du Mississipi nourrissait plus que le coton et
la canne à sucre. Un lien existe certainement entre ce travail agricole et la
création musicale florissante. La carte témoignait d’une forte concentration de
musiciens de grand talent à Lafayette et ses environs. La majorité des gens étaient
des inconnus pour la plupart qui n’ont jamais imaginé qu’ils faisaient une
contribution culturelle importante. Ils n’auraient jamais cru que la musique
qu’ils jouaient pour s’amuser après une dure semaine de travail aurait mérité
une reconnaissance spéciale, encore moins sa propre catégorie aux Grammys.
La
59e cérémonie de remises des statuettes en forme de gramophones aura
lieu le 12 février 2017. À date, on ne connaît que celles et ceux qui sont en
lice pour recevoir ce trophée tant convoité. Il est modelé sur l’invention de
Thomas Edison, mais le premier appareil qui transcrivait le son était le
« phonautographe » inventé en 1857 par le Français Édouard-Léon Scott
de Martinville. Sa machine ne pouvait pas reproduire le son, seulement le
tracer sur du papier. Mais, en 2008, une équipe d’ingénieurs a pu transformer
des lignes tracées en 1860 en son pour révéler le plus vieil enregistrement de
la voix humaine connue, la comptine classique, « Au clair de la
lune ». Avec toutes ces connections culturelles et historiques, ce n’est
pas étonnant que les musiciens louisianais dominent dans plusieurs catégories,
notamment celle des Racines régionales qui compte cette année des disques
surprenants pour ne pas en dire plus. Malgré la riche tradition musicale, ce n’était
pas toujours évident qu’elle soit reconnue à part entière.
En
1996, le groupe Beausoleil avec Michael Doucet a gagné le Grammy dans la
catégorie Folk traditionnel, une sorte de fourre-tout où l’on trouvait des
artistes célèbres comme Bob Dylan et Pete Seeger. Pour rendre la compétition
plus juste, Terrance et Cynthia Simien ont mené une bataille tenace qui a
abouti à la création de la catégorie Zarico et Musique cadienne. Elle n’a duré
que quatre ans, mais c’était assez pour que Beausoleil gagne une deuxième fois,
ainsi que Simien, Chubby Carrier et le regretté Buckwheat Zydeco. Depuis l’établissement
en 2012 de la catégorie Racines régionales, le cadien, le zarico et d’autres
genres typiquement louisianais, mais aussi d’autres comme les musiques
hawaïenne et amérindienne se regroupent. On domine largement avec les cinq
gagnants jusqu’à date étant louisianais d’origine ou d’adoption : Rebirth
Brass Band, Courtbouillon, Terrance Simien, Jo-El Sonnier et Jon Cleary. Une
belle palette des couleurs vives qui montrent une large gamme de talent.
Trois
des cinq nominés cette année sont louisianais, mais à les regarder de près, on
observe un condensé de plusieurs influences musicales et de quelque chose d’
« inattenduable » selon le comité de sélection. Curieusement, il n’y
a pas d’artiste qu’on peut strictement classifier comme cadien ou zarico. « I
Wanna Sing Right : Rediscovering Lomax in Evangeline Country » une compilation
de plusieurs artistes, « Gulfstream » de Roddy Romero et les Hub City
All-Stars, et probablement le plus atypique de tous, « Broken Promised
Land » de Barry Jean Ancelet et Sam Broussard se présentent contre des
nominés amérindiens et hawaïens. Sing
Right est basé sur des chansons traditionnelles premièrement enregistrées
par Alan Lomax et re-envisagées par des musiciens modernes sous l’égide de
Joshua Caffery et de Joël Savoy. Gulfstream
est plutôt dans le genre Americana avec une bonne dose de soirée louisianaise
du samedi soir. Le dernier est sui
generis, d’où la qualification d’ « inattenduable ». Un peu de
blues, une pincée de poésie, beaucoup de ballades traditionnelles. Vraiment du
jamais entendu. Enfin, on ne devrait pas s’étonner. Si la diversité de la
culture de la Louisiane nous a appris une chose, c’est qu’il faut s’attendre à
l’inattendu.
jeudi 1 décembre 2016
Namasté, vous autres, Publié dans Acadiana Profile, déc. 2016 - jan. 2017.
Namasté,
vous autres
Notre
culture est tissée de fils venus de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique,
nord et sud. Depuis la fin de la guerre du Viêt-Nam avec l’arrivée des réfugiés
dont certains parlaient français et d’autres cultivaient le riz et pêchaient la
chevrette, l’influence asiatique se fait sentir de plus en plus fort, notamment
dans la poursuite du restaurant servant le meilleur phở. Pourtant, la première colonie asiatique en
Amérique était probablement établie en 1763 au bord du Lac Borgne par des
rescapés philippins d’un galion de Manille commandé par l’Espagne. Le village,
détruit par un ouragan en 1915, s’appelait Saint-Malo et a peut-être fourni
quelques combattants qui ont pris les armes contre les Britanniques aux côtés
de Jean Lafitte cent ans avant. Plus tard, une autre communauté s’est créée
dans la baie de Baratarie où les habitants « dansaient les
chevrettes », c’est-à-dire qu’ils marchaient sur ces crustacées séchées au
soleil afin d’enlever la carapace. Enfant, lorsque je demandais d’où venaient
les petits sachets de « chevrettes sèques » qui se trouvaient à côté
des caisses au magasin, on m’avait toujours parlé du village sur pilotis de
« Little Manila ». De nos jours, la cuisine indienne est de plus en
plus populaire et même le Festival International de Louisiane a honoré la
musique et la culture de l’Inde pendant sa dernière Fête du Festival. Bollywood
et le curry ne sont pas les seuls produits culturels indiens pour lesquels
l’Acadiana cultive une appréciation grandissante. Aussi surprenante que cela
puisse paraître, le yoga, après un progrès lent et régulier, a pris de la
vitesse dernièrement et ne semble pas ralentir.
Une
des pionniers dans la région est Sally Hébert. Elle a grandi aux Opélousas mais
vit à Abbéville. Dans les années 70, elle et son mari Calvin ont lu un livre
sur le yoga, attisant leur intérêt. À l’époque, il n’y avait pas de classes de
yoga aux alentours. Ils ont glané ce qu’ils ont pu d’autres livres qu’ils ont
pu trouver sur le sujet. Ils devaient voyager loin, jusqu’aux côtes est et
ouest pour approfondir leurs connaissances. Petit à petit, ils ont participé aux
ateliers dans des villes de plus en plus proches : Atlanta, Austin, la
Nouvelle-Orléans et le Bâton-Rouge. Au début, les gens ne savaient pas trop
quoi penser ; est-ce que c’est une religion ou tout simplement bizarre ? Depuis
une dizaine d’année, elle voit une plus grande acceptation de cette discipline
venue d’Asie comme le constate aussi James Hébert, pas de lien de parenté, qui
le pratique depuis la fin des années 90.
Son
intérêt a commencé lors qu’un ami et collègue, un instructeur de yoga certifié
de surcroît, a partagé ses connaissances sur les philosophies orientales.
Quelques temps après, il se trouve sur le tapis en train d’essayer d’assouplir
son corps dans les positions traditionnelles en prêtant attention à sa
respiration. Seulement quelques classes individuelles existaient, les clubs de
sports et les centres de rééducation ne l’ayant pas encore offert régulièrement.
Les premiers instructeurs étaient des physiothérapeutes ou des masseurs qui
utilisaient le yoga comme supplément de traitement. Selon lui, le point
tournant est arrivé quand le gymnase de Red Lerille a commencé à offrir des
classes de yoga autour de l’an 2000.
Comment
le yoga avec sa discipline physique et son emphase sur le bien-manger, voire le
diète végétarienne ou même végane, peut-il s’accorder avec notre joie de vivre
et sa devise « Laissez les bons temps rouler » ? Sally pense que la
connexion est évidente : afin d’apprécier à fond la vie, il faut se sentir
bien dans sa peau. James reconnaît que la pratique assidue de yoga présente un
défi chez nous, mais remarque sa popularité croissante. La ténacité nécessaire
à le poursuivre pendant des années, un héritage de nos ancêtres enhardis par
maintes épreuves, peut-elle expliquer le succès du yoga, attesté par le
pullulement récent des cours de certification ? Enfin, un plus grand intérêt
dans les options alternatives pour se soigner ne rappelle-t-il pas la curiosité
renouvelée pour les remèdes que nos grand-mères concoctaient à partir des plantes
du jardin et de la forêt ? Quelle que soit l’origine, l’Acadiana adopte
toujours la meilleure partie des autres cultures.
samedi 1 octobre 2016
La confrérie de la chaudière noire -- Publié dans Acadiana Profile oct-nov 2016
La
confrérie de la chaudière noire
Dans
la cuisine de tout sud-louisianais qui se respecte, on peut s’attendre à
trouver un certain nombre d’ustensiles parmi sa panoplie : une cuillère en
bois exclusivement pour faire le roux, un cuiseur de riz grand format et l’omniprésent
rôtissoire Magnalite© ; tous les outils indispensables à la confection d’un
rôti de canard, d’une sauce piquante ou d’un jambalaya. Celui qui élicite sans
doute la plus grande nostalgie auprès de ceux qui comme moi ont grandi dans une
de ces cuisines est aussi lourd symboliquement que physiquement. On a tous
probablement des souvenirs d’enfances de poisson, de poulet ou de pâte à pain après
frire dans une poêle en fonte et des arômes associées. Si la métaphore de notre
culture est le gombo, la chaudière noire en fonte est le vaisseau par lequel il
est engendré.
L’entretien
correct de la chaudière noire sollicite des opinions aussi diverses que
passionnées. On dit qu’il ne faut jamais utiliser du savon pour la nettoyer, seulement
de l’eau chaude. D’autres conseillent de la frotter avec du sable. J’ai
interrogé un ami qui a l’habitude de cuisiner des quantités industrielles de gratons
ou de jambalaya dans sa pesante chaudière noire sur sa façon de la garder
propre. En guise de réponse, il m’a montré une bouteille de liquide-vaisselle
qu’il allait verser dans la chaudière une fois la cuisson terminée pour la
nettoyer. J’ai souvent goûté son manger et je ne trouve aucun goût résiduel,
mais je comprends que les puristes vont continuer à bannir toute forme de
savon. La vraie astuce, dit-il, c’est de frotter le fer avec de l’huile de
cuisine après l’avoir propté et de le chauffer bien avant de recommencer pour
brûler les impuretés. C’est une façon de respecter la chaudière noire comme il
se doit, sans la laisser rouiller.
Si
on aime quelque chose assez en Acadiana, on va lui donner son propre festival. Selon
la tradition en automne, on célèbre une grande variété de nourriture plus ou
moins au moment de la récolte. Les villages sont étroitement identifiés avec ces
festivals. Celui du riz à Crowley, du gombo à Chackbay ou de la canne à sucre à
la Nouvelle-Ibérie témoignent autant de notre volonté de se récompenser d’un
travail bien fait que de s’amuser avec la même ferveur. Cela dit, et
corrigez-moi si je me trompe, mais je ne connais pas de festival dédié à un
ustensile de cuisine à part le Festival de la Chaudière noire à Lafayette fin
octobre. En peu d’années – on compte la onzième édition cette année – ce
festival s’est démarqué des autres à plusieurs égards grâce à la vision de ses
fondateurs et la joyeuse bande d’amis musiciens, danseurs et cuisiniers qui les
entourent. Dire que le Festival de la Chaudière noire n’est pas comme les
autres ne commence même pas à décrire son originalité.
La
genèse du festival était un mélange d’influences se fusionnant autour des
membres du groupe légendaire Red Stick Ramblers avec le musicien folk Jay Ungar
comme catalyseur. Quand les Ramblers lui ont dit combien ils appréciaient son
camp culturel, Ashokan où se produisent quantité d’artistes louisianais, le
violoniste célèbre leur a lancé le défi de commencer leur propre festival.
Comme par combustion spontanée l’idée de l’appeler la Chaudière noire est venue
et le plat a commencé à mijoter. Depuis, une rencontre des musiques
traditionnelles américaines, allant du bluegrass au gospel, et les musiques
louisianaises avec la danse et la cuisine à la sauce des jeunes louisianais, a
créé un festival sans pareil. On a des concours de cuisine qui comportent de la
musique et on a des festivals de musique avec la cuisine à côté. L’originalité
de la Chaudière noire, c’est de créer un espace où on peut combiner la musique,
la danse et la cuisine mais aussi où on peut camper ou apprendre à jouer avec
des maîtres dans leur art. Plusieurs participants restent près de leur tente à
faire leur propre musique autour d’un feu, mangeant à la bonne franquette. Le
Festival de la Chaudière noire a su trouver une niche originale dans un
calendrier rempli de festivals. Avec toute cette jeunesse créatrice à s’affairer
autour, la chaudière noire ne risque pas de se laisser rouiller de sitôt.
lundi 1 août 2016
Le cipre, un bois incorruptible, publié dans Acadiana Profile, le 1er août 2016.
Le cipre,
un bois incorruptible
Le
bassin de l’Atchafalaya est la plus grande zone humide des États-Unis, couvrant
quelques 1.4 millions d’acres, ou 5 700 km2. Il fait 20 miles de
large et 150 miles de long. Il est connu pour le commerce d’alligators et
d’écrevisses, ses voies navigables et sa beauté naturelle. Le composant
principal de ce paysage magique, le taxodium
distichum, ce que l’explorateur français du 18e siècle Le Page
du Pratz appelait, et ce qu’on appelle encore en français louisianais, le cipre,
impressionne non seulement par son apparence, mais aussi par la qualité de son
bois. Quinze ans après son retour en France, il a publié son Histoire de la Louisiane, où on peut
lire le suivant :
« Le
Cipre est après le Cédre le bois le plus précieux ; quelques-uns le disent incorruptible.
… Son bois est d’une belle couleur tirant sur le rouge, il est tendre, leger,
doux, uni. … Il ne se fend pas de lui-même mais seulement & sans peine sous
l’outil de l’ouvrier. … C’est un bois qui se prête à tout ce que l’on demande
de lui. »
Le
Page du Pratz notait son utilisation dans la fabrication des pirogues, un des
moyens de transport le plus important dans cet environnement. Il nous donne un
des rares témoignages écrits qui racontent comment le bois était soigneusement
brûlé et puis creusé pour former ces bateaux. Sans eux, il est difficile de
voir comment on aurait pu se déplacer efficacement dans les marécages. Depuis,
nos ancêtres ont appris ou découvert d’autres usages pour ce bois sans
pareille.
Les
colons incorporaient le cipre partout dans la construction. Les bardeaux en
cipre formaient un sceau étanche contre les pluies fréquentes. On a compris qu’un
bon moyen d’éviter les inondations, de laisser passer les courants d’air dessous
et de les isoler des insectes comme les termites était de poser les bâtisses sur
des blocs de cipre. Après cinquante ans, le cipre produit une sève qui le rend
imperméable à l’eau et aux insectes. C’est pour cela, comme leurs cousins les
séquoias sur la côte ouest, que les cipres peuvent vivre des centaines
d’années, voire un millier ou plus, et atteindre des hauteurs qui donnent le
tournis.
Puisque
le cipre pousse dans l’eau, il a développé un système de racine unique. On peut
croire que les « boscoyos » qui dépassent de l’eau autour de l’arbre
sont de jeunes pousses. Ils font partie au fait des racines et sortent de l’eau
pour respirer l’oxygène. Il vaut mieux ne pas les couper. Son habitat trempé
est idéal pour une autre plante emblématique de l’Atchafalaya : la mousse
espagnole. Beaucoup de familles vivaient de la récolte de la mousse et du
cipre. Henry Ford était un gros acheteur de mousse pour rembourrer les sièges
de ses voitures. Il exigeait qu’elle soit expédiée dans des cageots de cipre.
Toujours l’homme d’affaires averti, il se procurait ainsi du beau bois pour les
marchepieds et les tableaux de bords gratuitement.
Les
bûcherons se comptaient par milliers, tellement il y avait d’arbres à
transformer en planches. Ils tombaient des arbres tellement gros qu’une dizaine
d’hommes ou plus ne pouvaient pas faire le tour de la base. Ils travaillaient
tellement vite que des centaines d’arbres ont coulé au fond de l’eau, sans
moyens de les repêcher jusqu’à présent. Les charpentiers prisent les troncs
récupérés pour leur caractère exceptionnel. De longs séjours au fond de l’Atchafalaya
n’ont pas nui à cette réputation d’imputrescibilité. Au contraire, ces arbres
vivent une deuxième vie dans les maisons les plus élégantes. Les vieilles
granges dilapidées sont aussi une bonne source de bois de cipre. Pour atteindre
la qualité nécessaire pour que ce bois donne toute sa splendeur, il faut lui donner
le temps. Il va sans dire que si on veut avoir un arbre millénaire, il faut
attendre mille ans. Il paraît qu’il en reste quelques-uns de ses vieux géants
au fond de l’Atchafalaya, mais il vaut mieux les laisser là où ils sont et recycler
ceux qui ont déjà servi.
Désigné
comme arbre officiel de l’état, le cipre représente des qualités à émuler. Si seulement
on pouvait exiger à ce que tous nos politiciens soient comme lui, incorruptibles.
mercredi 1 juin 2016
Un ragoût d’hippopotame -- Publié dans Acadiana Profile juin-juillet 2016
Un
ragoût d’hippopotame
Parmi
les centaines d’histoires que le folkloriste Barry Ancelet a collectionnées,
les plus célèbres sont sans doute les contes de Pascal. Racontés au Fred’s
Lounge, ces contes relatent les aventures rocambolesques de Pascal et ses amis
qui se déplaçaient en bicyclette sur les fils téléphoniques ou en emballeuse de
foin pour se rendre sur la lune. Les clients là ont l’habitude d’entendre des
contes forts. Mais je crois que si un beau samedi matin à Mamou je commençais à
raconter l’histoire suivante, le monde là-bas me prendrait pour le plus gros
des menteurs du pays. Et pourtant chaque mot de l’histoire de comment on a
essayé de nous faire manger de l’hippopotame il y a plus de cent ans est vrai.
Les
États-Unis du début du XXe siècle se transformaient à une grande vitesse. La
croissance de la population mettait une forte pression sur la nourriture que
les fermiers pouvaient fournir. Pour la viande, la situation était
catastrophique. Il y avait plus de bouches à nourrir, mais le nombre de vaches
avait baissé de façon dramatique. Le roman d’Upton Sinclair, La Jungle, avait obligé le gouvernement
à mandater l’amélioration des abattoirs insalubres, réduisant encore les
réserves de viande. La peur de ne pas pouvoir nourrir tout le monde était réel.
Mais un plan imaginé par un trio improbable, composé d’un mercenaire qui a
inspiré la création des Scouts, d’un chasseur boer qui a espionné pour les
Nazis et d’un représentant cadien qui a commencé sa carrière politique en
s’opposant à la loterie, de faire venir des hippopotames dans les marécages
louisianais proposait d’éliminer cette peur.
Frederick
Burnham se débrouillait seul depuis l’âge de douze ans en Californie. Deux ans
plus tard, vers 1875, il a rencontré un des derniers éclaireurs du Far-West qui
lui a enseigné les compétences nécessaires pour survivre dans le désert. Petit
à petit, le jeune Burnham a appris un nombre impensable de techniques de survie
qui lui serviront plus tard dans l’exploration d’Afrique australe pendant la
Guerre des Boers. C’était à cette époque qu’il fait la connaissance de Lord
Baden-Powell. Ce noble anglais était tellement impressionné par les prouesses
de Burnham qu’il a décidé de former une organisation pour enseigner ses
méthodes à la jeunesse : les Scouts. Fritz Duquesne était un Boer, donc
l’ennemi de Burnham qui se battait aux côtés des Anglais. Ils étaient
considérés comme les meilleurs éléments de chaque côté, leur mission mutuelle,
ce qui heureusement pour la suite de l’histoire ils n’ont pas accompli, était
de tuer l’autre. L’ingrédient essential dans cette combinaison était Robert
Broussard – homme politique, fils de planteur de la Nouvelle-Ibérie et
descendant des déportés du Grand Dérangement – qui avait un problème local à
résoudre n’ayant rien à voir avec le manque de protéine sur les tables
américaines. C’était plutôt la surabondance qu’une plante aquatique lui causant
des ennuis.
Originaire
de l’Amérique du sud, la jacinthe d’eau est arrivée à la Nouvelle-Orléans en
1884 à l’occasion de l’Exposition mondiale célébrant le centenaire de la
première exportation de coton vers l’Angleterre. Le contingent japonais la
distribuait aux passants qui admiraient sa fleur. La jacinthe se propageait à
une telle allure que les bayous et rivières étaient bientôt étranglés,
empêchant le passage des bateaux commerciaux. Le projet de loi dit de
l’Hippopotame américain de 1910, H.R. 23261, proposait d’allouer 250 000$ pour
faire d’une pierre deux coups : les hippopotames mangeraient la jacinthe
et les gens mangeraient les hippopotames. Ce projet a manqué de passer à la
législature par très peu de voix. Après cet échec, l’enthousiasme initial n’est
jamais revenu et on a oublié cette idée farfelue quand on a trouvé d’autres
moyens d’augmenter la production de viande. Nous avons toujours des jacinthes
d’eau qui encombrent nos cours d’eau, mais pas d’hippopotames. Quand on
considère que les hippopotames tuent des centaines de gens chaque année en
Afrique, je pense qu’on préfère voir les pétales pastel dans nos bayous, même
si elles épuisent l’oxygène.
Il
est presque impossible d’imaginer aujourd’hui qu’un de nos plats nationaux
aurait pu être un ragoût d’hippopotame, mais c’est exactement ce qu’ils
imaginaient pour nous. J’ai quand même l’impression que si cela avait marché,
on aurait une émission de télé, Les
Chasseurs d’hippopotame du bayou.
Inscription à :
Articles (Atom)